Ces jours-ci, les Québécois à New York sont inondés d’appels, de textos et de courriels de parents et d’amis qui s’inquiètent de leur sort à l’épicentre aux États-Unis de la pandémie de coronavirus. Cinq d’entre eux ont accepté de partager avec La Presse leurs impressions. Voici un condensé de leurs propos.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

PHOTO FOURNIE PAR PIERRE BERTRAND

Pierre Bertrand

Pierre Bertrand, 70 ans

Diplomate à la retraite et fils de Jean-Jacques Bertrand, 21e premier ministre du Québec, Long Island City (Queens)

J’ai beaucoup de compassion pour les travailleurs de la santé qui se dévouent jour et nuit dans les hôpitaux de New York. En même temps, je navigue entre l’anxiété et la colère en pensant à la façon dont cette crise est gérée. Ce qui me vient à l’esprit, c’est Le déclin de l’empire américain, que les Québécois connaissent bien. Le plus cruel, c’est le nombre de vies qui auraient pu être épargnées. Au bout du compte, je pense que ce sont les gens qui vont faire la différence en observant les directives. C’est ce que je fais personnellement. Ça fait trois semaines que je n’ai pas bougé de l’appartement. Pour mon fils de 11 ans, ça se passe bien. Il a une vie sociale très active en ligne et l’enseignement à distance a commencé la semaine dernière pour les élèves des écoles publiques. Pour ma femme, qui est originaire de Téhéran, c’est plus difficile. Elle s’inquiète beaucoup pour ses amis d’enfance.

PHOTO FOURNIE PAR KIM THÉORÊT-VLASAK

Kim Théorêt-Vlasak

Kim Théorêt-Vlasak, 27 ans

Infirmière, Turtle Bay (Manhattan)

Je travaille au service médical des Nations unies. Étant considérée comme une employée essentielle, je me rends tous les jours au bureau. Comme je n’habite pas loin, j’y vais à pied. Par contre, tout l’édifice est vide, sauf pour environ 50 employés, y compris les agents de sécurité. Je suis là pour eux et aussi pour faire le suivi des cas qui ont été déclarés positifs au coronavirus à l’ONU. Tout le monde est hors de danger. Nous sommes en plein cœur de Manhattan, où il y a toujours de la vie, des gens, des restaurants bondés. Étant jeune, j’ai l’habitude de faire quelque chose presque tous les soirs. Depuis la crise, tout a changé. On dirait qu’il y a eu l’apocalypse. Je vais au travail et je rentre à la maison. Mes voisins ne sortent pas. Les portiers ont des masques et des gants. C’est triste. C’est comme si la ville avait perdu son âme.

PHOTO FOURNIE PAR NARIMANE NABAHI

Narimane Nabahi

Narimane Nabahi, 45 ans

Gestionnaire de compte technique chez Google, Peter Cooper Village (Manhattan)

Chez Google, nous avions commencé le travail à la maison avant les autres. En termes de temps, je travaille autant qu’avant, sinon plus. La grande différence, c’est de ne plus voyager, de ne pas côtoyer mes collègues de travail, mes partenaires d’affaires en personne. Ce contact humain, je l’aimais beaucoup. Le meilleur de toute cette histoire, c’est d’être plus près de ma famille et de mes deux garçons qui sont ici. J’ai la chance de jouer avec eux à des jeux de société, chose que je n’avais peut-être pas la chance de faire avant. Ça nous rapproche. Mais ce n’est pas toujours facile, surtout pour le plus jeune, qui a 13 ans et qui aime jouer au basketball avec ses amis. Récemment, on a installé une barre dans la maison pour qu’il puisse faire des tractions. Il a beaucoup d’énergie en lui. Sinon, les gens nous appellent constamment de Montréal pour nous parler de ce que les nouvelles disent sur New York. Je crois que les gens autour de moi sont plus inquiets que moi.

PHOTO FOURNIE PAR JOSÉE ST-LOUIS

Josée St-Louis

Josée St-Louis, 56 ans

Artiste, Tribeca (Manhattan)

J’ai pensé avoir attrapé le coronavirus au début de mars. J’avais des douleurs musculaires partout. À l’hôpital, on m’a dit qu’on réservait les tests de dépistage aux travailleurs essentiels. Et on m’a découragée d’accueillir un ami souffrant d’un cancer du poumon qui devait passer du temps chez moi. J’avais fait complètement désinfecter mon appartement pour le recevoir. Tout ça est bien pire que le 11-Septembre. Ça ne se compare même pas. Tout est fermé. Tous les restaurants sont fermés. Après le 11-Septembre, on pouvait au moins voir nos amis, prendre un verre. On pouvait aller au cinéma pour se distraire. Dans mon quartier, les rues sont vides, vides, vides. C’est l’apocalypse. Tout le monde est parti dans le Nord ou dans les Hamptons. Je pense qu’on n’est plus que trois (rires). Si je finis par apprendre que je suis immunisée, je veux aider. Ils ont besoin de personnes pour s’occuper des enfants des travailleurs de la santé ou pour enseigner. Je pourrais faire ça.

PHOTO FOURNIE PAR ÉRIC ROULEAU

Éric Rouleau

Éric Rouleau, 55 ans

Gestionnaire en ressources humaines, Astoria (Queens)

Au début, on était un peu confus sur ce qu’il fallait faire. Les plus paranos portaient des masques dans les rues et dans le métro. J’allais au travail en métro et je commençais à me dire que j’allais faire du vélo pour me déplacer. Mais avant que j’aie à le faire, l’organisation pour laquelle je travaille a permis le télétravail. Par pure coïncidence, j’ai été invité à passer le deuxième week-end de mars à la ferme d’un ami à Germantown, à deux heures au nord de New York, près des Catskills. J’ai décidé d’apporter mon ordinateur portable et mes dossiers. Au même moment, la panique s’est emparée de New York. Et je n’avais plus du tout envie d’y retourner. En campagne, c’est également la panique. Rien ne bouge. C’est mort. Il y a un parfum de fin du monde. Mais je ne pourrais pas vivre à New York en ce moment avec l’anxiété que ça crée. Je me sentirais complètement étouffé de rester dans mon appartement.