(New York) Pour la deuxième fois en 21 ans, les Américains devraient passer la période des Fêtes avec un président fraîchement mis en accusation par la Chambre des représentants dans le cadre d’une procédure de destitution.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Le 19 décembre 1998, ils avaient vu une chambre basse à majorité républicaine voter la mise en accusation de Bill Clinton pour avoir menti sous serment et fait entrave à la justice dans l’affaire Lewinsky, du nom d’une stagiaire de la Maison-Blanche avec qui il avait eu une liaison.

D’ici Noël prochain, ils devraient assister à l’impeachment de Donald Trump par une chambre basse à majorité démocrate pour sa conduite dans l’affaire ukrainienne et peut-être aussi dans l’enquête russe.

Ce scénario potentiellement historique s’est précisé jeudi matin lorsque Nancy Pelosi, présidente de la Chambre, a demandé au président de la commission judiciaire, Jerry Nadler, d’entamer la rédaction des articles de mise en accusation de Donald Trump.

« Notre démocratie est en jeu. Le président ne nous laisse d’autre choix que d’agir parce qu’il essaie de nouveau de corrompre nos élections pour son propre bénéfice », a déclaré la représentante de Californie dans une brève allocution, lors de laquelle elle a notamment résumé l’affaire ukrainienne.

Les faits ne sont pas contestés. Le président a abusé de son pouvoir pour son propre bénéfice politique aux dépens de notre sécurité nationale, en conditionnant une aide militaire et une rencontre cruciale dans le bureau Ovale à l’annonce d’une enquête contre son rival politique.

Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants

Plus tard, après avoir mis fin à un point de presse, Nancy Pelosi a réagi vivement à la question d’un journaliste de la chaîne conservatrice Sinclair lui demandant si elle haïssait le président.

« Ne me cherchez pas en employant des mots comme ça », a-t-elle dit en revenant devant les micros. « En tant que catholique, je vous reproche d’utiliser le mot “haine” dans une phrase me concernant. Je ne hais personne. »

Puis, elle a ajouté : « Je prie pour le président. »

« Nous gagnerons »

Outre Bill Clinton, deux autres présidents américains ont fait l’objet d’articles de mise en accusation : Andrew Johnson en 1868 et Richard Nixon en 1974. Ce dernier a démissionné avant que la Chambre ne vote sa mise en accusation. Johnson et Clinton ont été mis en accusation par la Chambre en séance plénière et acquittés par le Sénat, à qui revient le dernier mot dans une procédure de destitution. La condamnation et la destitution d’un président nécessitent un vote à la majorité des deux tiers.

Et Donald Trump ne semble entretenir aucun doute sur l’issue d’un procès éventuel devant le Sénat à majorité républicaine. « Nous gagnerons », a-t-il tweeté en se montrant impatient de se lancer dans cette bataille qui pourrait définir sa présidence et son héritage.

Si vous devez me mettre en accusation, faites-le maintenant, vite, afin que nous ayons un procès équitable au Sénat, et pour que notre pays puisse se remettre au travail.

Donald Trump, président des États-Unis

Plus tard, en faisant allusion aux prières que Nancy Pelosi dit lui réserver, il a ajouté, toujours sur Twitter : « Je ne la crois pas, loin de là. » Il a aussi écrit que la présidente de la Chambre « avait fait une crise de nerfs » devant le journaliste de Sinclair.

S’il survivait à son procès devant le Sénat, Donald Trump deviendrait le premier président américain à solliciter un deuxième mandat après avoir fait l’objet d’une mise en accusation. Pendant longtemps, Nancy Pelosi a dit vouloir éviter un tel scénario. Elle a affirmé craindre qu’une procédure de destitution ne divise profondément les États-Unis et ne se retourne contre les démocrates à l’occasion des élections de 2020.

Selon la moyenne des sondages compilés par le site FiveThirtyEight, 46,8 % des électeurs appuient la mise en accusation et la destitution de Donald Trump, contre 44,5 % qui s’y opposent.

Mais Nancy Pelosi jure qu’aucun calcul politique n’est entré dans la décision d’aller de l’avant avec les articles de mise en accusation.

« Cela n’a rien à voir avec la politique, la partisanerie, les démocrates, les républicains. C’est la Constitution des États-Unis dont il est question », a-t-elle dit en point de presse.

« Un culte de la personnalité »

Son annonce intervenait au lendemain de la première audition de la commission judiciaire de la Chambre dans le cadre de la procédure de destitution. Trois juristes ont fait valoir que Donald Trump pourrait être mis en accusation pour abus de pouvoir, corruption, entrave au Congrès et entrave à la justice pour sa conduite dans l’affaire ukrainienne ou l’enquête russe. Un quatrième a affirmé que les preuves présentées par les démocrates étaient insuffisantes pour justifier la destitution du président.

La commission judiciaire enchaînera lundi prochain avec une deuxième audition où des responsables de la commission du Renseignement présenteront leur rapport sur l’enquête en destitution visant Donald Trump. Elle pourrait rendre publics les articles de mise en accusation dans les jours suivants.

De nombreux Américains s’étonneront peut-être de la tenue avant Noël d’un vote de la Chambre en séance plénière sur ces articles. Mais Allan Lichtman ne sera pas du nombre. Après avoir prédit l’élection de Donald Trump, le professeur d’histoire de l’American University avait prédit son impeachment, et ce, avant même son investiture. Dès avril 2017, il avait approfondi ses arguments dans un livre intitulé The Case for Impeachment.

« J’ai écrit que tous les traits de personnalité qui ont marqué la carrière de Donald Trump mèneraient à sa mise en accusation, a-t-il rappelé jeudi. Ces traits incluent un manque de respect pour la loi et la vérité, le souci de son bien personnel aux dépens de celui des autres et une croyance qu’il peut tout faire sans avoir à rendre des comptes. »

Allan Lichtman ne croit pas que les sénateurs républicains détromperont le président sur ce dernier point.

« Le Parti républicain est devenu un culte de la personnalité », a-t-il déploré.

Une prédiction pour 2020 ?

« À moins d’être destitué, Donald Trump continuera d’utiliser sa fonction pour truquer l’élection », a estimé l’historien.