(New York) Lundi dernier, John Kasich, ex-gouverneur républicain de l’Ohio, refusait de se prononcer sur une éventuelle procédure de destitution contre Donald Trump. « Finissons l’enquête, et je vous donnerai ensuite mon opinion sur ce que le Congrès devrait faire », a-t-il dit à l’animateur d’une station radiophonique de New York, qui le recevait à l’occasion du lancement de son plus récent livre.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Quatre jours plus tard, John Kasich appelait ses anciens collègues de la Chambre des représentants à mettre le président américain en accusation pour abus de pouvoir dans l’affaire ukrainienne. « Je le dis avec une grande tristesse », a-t-il déclaré sur CNN en devenant l’un des républicains les plus respectés à s’exprimer en faveur d’une procédure de destitution.

Mais que s’est-il passé pendant ces quelques jours pour expliquer un tel changement d’opinion ? Réponse courte : des fissures ont commencé à apparaître dans l’armure de Donald Trump. Et il n’est pas étonnant que John Kasich ait été l’un des premiers à le reconnaître. L’homme, qui a brigué l’investiture républicaine en 2016, n’a pas renoncé à ses ambitions présidentielles.

Trois dossiers où des républicains ont déploré le fait d’avoir eu à défendre l’indéfendable ont contribué à créer ces fissures : la Syrie, l’Ukraine et le G7. Dans des gazouillis publiés tard samedi soir, Donald Trump a tenté de colmater au moins une de ces fissures en renonçant à tenir au Trump International Doral la prochaine réunion des sept pays les plus industrialisés.

« Je pensais faire quelque chose de très bon pour notre pays en utilisant le Trump International Doral […]. Mais, comme d’habitude, les médias et les démocrates sont devenus fous », a-t-il tweeté en faisant fi des critiques de son propre camp sur une situation de conflit d’intérêts qui soulevait des problèmes non seulement éthiques, mais également constitutionnels.

Une image de faiblesse

Cette reculade couronnait une semaine au cours de laquelle Donald Trump aura projeté l’image d’un président faible. Lors d’une rencontre à la Maison-Blanche avec des dirigeants du Congrès, il s’est félicité du ton « agressif » de sa lettre du 9 octobre dernier au président turc Recep Tayyip Erdoğan. Lettre dans laquelle il avait averti son homologue de ne pas faire « l’idiot » en Syrie.

Le lendemain, l’entourage du président Erdoğan s’est assuré de faire savoir que la lettre, jugée irrespectueuse, avait abouti à la poubelle. C’était avant que le chef d’État turc ne donne son accord à une trêve en Syrie qui confirmait les gains de ses troupes et le lâchage des alliés kurdes par les États-Unis.

Dans un discours remarqué au Sénat, Mitt Romney a réclamé une enquête sur la décision initiale de Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord-est de la Syrie.

Ce que nous avons fait aux Kurdes restera comme une tache de sang dans les annales de l’histoire américaine. […] Sommes-nous si faibles et si ineptes sur le plan diplomatique que la Turquie a forcé la main aux États-Unis d’Amérique ? Monsieur le président, nous avons besoin de réponses.

Mitt Romney

Mitt Romney en est un autre qui n’a probablement pas abandonné ses rêves présidentiels. Mais il n’est certainement pas le seul de son camp à ressentir un profond malaise face à la politique syrienne du président Trump. Mitch McConnell, chef de la majorité au Sénat, a effacé tout doute sur ce sujet en qualifiant le retrait des forces américaines de la Syrie de « grave erreur stratégique ».

« Cela va laisser le peuple américain et son territoire moins en sécurité, enhardir nos ennemis et affaiblir d’importantes alliances », a-t-il écrit dans une tribune publiée vendredi dernier dans le Washington Post.

De Nixon à Trump

Ce différend sur la Syrie entre Donald Trump et les sénateurs républicains pourrait difficilement apparaître à un moment moins opportun. Si la Chambre vote en faveur de sa mise en accusation, le président devra limiter au minimum le nombre de défections au Sénat lors du procès subséquent qui s’y tiendra.

Or, sa position dans l’affaire ukrainienne s’est considérablement affaiblie la semaine dernière. D’une part, des responsables de l’administration Trump, actuels ou anciens, ont continué à défiler devant les élus de la Chambre qui enquêtent en vue de le destituer. La plupart d’entre eux ont confirmé le détournement de la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de l’Ukraine par une cabale menée par Rudolph Giuliani, avocat personnel du président.

D’autre part, le directeur de cabinet de la Maison-Blanche par intérim, Mick Mulvaney, a avoué jeudi dernier qu’une aide militaire de 391 millions de dollars destinée à l’Ukraine avait été bloquée en partie pour forcer le gouvernement de ce pays à faire enquête sur une affaire impliquant des démocrates. Ce faisant, il contredisait Donald Trump, qui répétait depuis deux semaines qu’il n’y avait eu aucune contrepartie dans ce dossier.

Plus tard, M. Mulvaney a accusé les médias d’avoir dénaturé ses propos, mais le mal était fait.

« Vous ne pouvez pas bloquer l’aide étrangère déjà accordée [par le Congrès] pour une initiative politique. Point », a déclaré la sénatrice républicaine de l’Alaska Lisa Murkowski.

Les fissures dans l’armure de Donald Trump n’empêcheront pas ses alliés les plus fidèles au Congrès de continuer à le défendre bec et ongles. Mais elles ont poussé au moins un élu républicain à établir un parallèle entre la situation actuelle et le scandale du Watergate qui a forcé Richard Nixon à démissionner.

« Je continue à y penser », a déclaré au Washington Post le représentant républicain de la Floride Francis Rooney en faisant allusion à la possibilité de voter en faveur de la mise en accusation de Donald Trump. « Je suis très conscient du fait que durant l’affaire du Watergate, toutes mes connaissances disaient : ‟Oh, ils ne font que harceler Nixon, et ce n’est qu’une chasse aux sorcières.” Il s’avère que ce n’était pas une chasse aux sorcières. C’était vraiment une sale affaire. »