Des salaires de crève-la-faim aux États-Unis

Des manifestants rassemblés devant un McDonald's de la... (Photo Noah Berger, Reuters)

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Des manifestants rassemblés devant un McDonald's de la ville d'Oakland, en Californie, réclament un meilleur salaire.

Photo Noah Berger, Reuters

Richard Hétu

Collaboration spéciale

La Presse

(New York) Réduire les inégalités: pour Barack Obama comme pour Bill de Blasio, nouveau maire de New York, c'est le défi central de notre époque. Pour plusieurs employés américains de la restauration rapide, et tout particulièrement à New York, ce défi passe par l'introduction d'un salaire minimum de 15$ l'heure.

Pendant 16 mois, Alvin Major a travaillé de 78 à 84 heures par semaine dans trois restaurants de la chaîne KFC à Brooklyn. Et même s'il ne touchait que le salaire minimum de l'époque - 7,25$ l'heure -, il parvenait à boucler son budget mensuel en tant que principal soutien d'une famille de quatre enfants âgés de 12 à 18 ans.

Mais la situation financière de cet homme de 48 ans s'est détériorée il y a huit mois. Après avoir réclamé d'être payé à taux et demi pour ses heures supplémentaires, il a été renvoyé par deux des trois restaurants KFC où il travaillait, ceux-là mêmes qui se trouvaient dans son voisinage. Il continue à bosser 32 heures par semaine comme cuisinier pour le troisième, mais il doit prendre le métro pour s'y rendre, un inconvénient qui lui coûte 112$ par mois.

La dépense lui semble une cruelle injustice quand il pense à la courte distance qui le séparait des deux autres restaurants.

«Je fais environ 850$ par mois», raconte Alvin Major dans le salon d'un appartement soigneusement rangé et décoré de fleurs artificielles et de photos de ses enfants ainsi que du couple présidentiel. «Ma femme, qui travaille tout au plus 10 heures par semaine avec des enfants handicapés, m'aide à payer le loyer, mais nous sommes toujours deux ou trois mois en retard.»

Pour subvenir à ses besoins, la famille Major, arrivée à New York de la Guyane en 2000, doit désormais compter sur le programme d'aide alimentaire du gouvernement fédéral, qui lui permet d'acheter 600$ de nourriture par mois.

«J'ai besoin de gagner de quoi vivre. Est-ce trop demander dans une ville riche comme New York?», demande le père de famille, qui n'a pas encore réussi à décrocher un emploi avec sa maîtrise en gestion obtenue d'une université en ligne.

Comme la Jamaïque

Alvin Major est l'un des quelque 55 000 employés de la restauration rapide à New York. Depuis plus d'un an, il participe au mouvement de protestation des travailleurs de ce secteur. Ceux-ci réclament un salaire horaire de 15$, soit plus du double du salaire minimum fédéral, fixé à 7,25$ l'heure, et le droit de se syndiquer sans risquer de se faire aussitôt montrer la porte.

Lancé à New York et appuyé par de grands syndicats, ce mouvement s'est étendu à la grandeur des États-Unis, où le débat sur les inégalités salariales a pris de l'ampleur au cours des derniers mois. À Washington, Barack Obama a lancé récemment un nouveau plaidoyer pour la réduction des inégalités des revenus et des chances, y voyant «le défi central de notre époque».

«Depuis plus de 10 ans, les travailleurs américains de toutes les races ont vu leurs salaires stagner, même quand les bénéfices des entreprises s'envolaient, même quand les revenus d'une poignée de gens fortunés explosaient», a déclaré le président, début décembre, devant un groupe de réflexion progressiste.

«Non seulement notre niveau d'inégalité de revenus est proche de celui de la Jamaïque ou de l'Argentine, mais il est plus difficile aujourd'hui pour un enfant né aux États-Unis d'améliorer sa situation que chez la plupart de nos alliés développés», a-t-il ajouté.

Le président s'est prononcé en faveur de l'augmentation du salaire minimum fédéral à 10,10$ d'ici 2015, un cheval de bataille que le Parti démocrate entend enfourcher en cette année d'élections de mi-mandat.

À New York, les travailleurs de la restauration rapide ont un autre allié d'importance, Bill de Blasio, le nouveau maire de la ville. Mercredi, lors de son discours d'investiture, le successeur du milliardaire Michael Bloomberg s'est engagé à «mettre un terme aux inégalités économiques et sociales qui menacent de défaire la ville que nous aimons».

«Il est temps que ça change»

«C'est formidable d'avoir l'appui du nouveau maire», dit Naquasia LeGrand, employée de KFC à Brooklyn qui milite depuis l'automne 2012 pour l'introduction d'un salaire horaire de 15$ pour les travailleurs de la restauration rapide. «Je l'ai rencontré à l'une des premières rencontres de notre groupe. Personne ne savait où ce mouvement s'en allait. Personne ne savait qu'il briguerait la mairie de New York.»

Âgé de 22 ans, la jeune femme travaille seulement 15 heures par semaine comme caissière après avoir perdu un deuxième emploi dans un restaurant de la chaîne Burger King qui a fermé ses portes il y a deux mois. Depuis le 1er janvier, son salaire horaire est passé de 7,70$ à 8$, le nouveau salaire minimum de l'État de New York. Mais ses revenus demeurent minimes et ne lui permettent plus de contribuer au loyer de sa grand-mère, chez qui elle vit avec un cousin.

«J'ai toujours l'intention de retourner aux études, dit-elle au cours d'une entrevue. Mais je dois survivre. Je dois avoir de l'argent dans les poches.»

Naquasia LeGrand s'impatiente lorsqu'on lui répète les arguments des patrons de la restauration rapide contre une augmentation significative du salaire des employés du secteur.

«Ils ne savent pas ce que c'est d'être un travailleur du fast-food, dit-elle. À New York, la grande majorité des travailleurs ne sont pas des étudiants, mais des adultes, et la plupart d'entre eux ont des enfants.»

«Pour le moment, les McDonald's, Burger King et compagnie semblent être les seuls à offrir des emplois, ajoute-t-elle. Ils font des milliards de profits sur notre dos. Il est temps que ça change. Nous méritons 15$ de l'heure. Ce n'est pas seulement une question d'argent, c'est une question de respect, de dignité.»

Les inégalités aux États-Unis

Ratio entre les salaires des patrons et des salariés

1965 / 20,1 à 1

1978 / 29,0 à 1

1995 / 122,6 à 1

2000 / 383,4 à 1

2012 / 272,9 à 1

Source : Economic Policy Institute Part du revenu national reçue par le 1% le plus riche

Part du revenu national reçue par le 1 % le plus riche

1928 / 19,6 %

1973 / 7,7 %

2007 / 18,3 %

2012 / 19,3 %

Source : Piketty, Saez et coll., 2013




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