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Ce que Rumsfeld pensait qu'il savait sur l'Irak

C'était le 12 février 2002, soit cinq mois après les attentats de New York et Washington. Après avoir chassé (pour un moment du moins) les talibans de la capitale de l'Afghanistan, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, avait l'oeil sur l'Irak. Quand un journaliste lui a redemandé s'il existait des preuves de la possession d'armes de destruction massive par l'Irak, Donald Rumsfeld a eu cette étrange et désormais célèbre réplique sur les «connus» et «inconnus». Dix ans après le début des bombardements en Irak, plusieurs des éléments que les architectes de la guerre prétendaient connaître se sont avérés inexacts. Et plusieurs éléments qu'ils ignoraient ou ont sous-estimés se sont révélés être déterminants. Mais qu'est-ce que Rumsfeld savait qu'il ignorait sans le savoir, au juste?

«As we know, there are known knowns; there are things we know we know. We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know. But there are also unknown unknowns the ones we don't know we don't know.» - Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, 12 février 2002

«Comme nous le savons, il y a des connus connus; des choses connues comme étant connues. Nous savons aussi qu'il y a des connus inconnus, c'est-à-dire, qu'il y a des choses que nous savons que nous ne savons pas. Mais il y a aussi des inconnus inconnus, des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas.»

«Connus connus»

En 2003, l'administration Bush connaissait deux ou trois choses à propos de l'Irak. Elle savait que Saddam Hussein régnait en dictateur, que la population souffrait des sanctions économiques imposées depuis 1990, et que le sous-sol du pays regorgeait de pétrole - ce qui était exact. Elle disait aussi savoir qu'Al-Qaïda y était présent et que Saddam Hussein cachait des armes de destruction massive - ce qui était faux. Aujourd'hui, 10 ans et plus d'une centaine de milliers de morts plus tard, l'Irak se relève péniblement de ces années de guerre. Si certains indicateurs suggèrent une embellie, d'autres montrent que la «libération» a coûté très cher au pays.

«Inconnu connu»

Quand il repense à la citation de Donald Rumsfeld, Paul Salem est fasciné par la portion «inconnue», notamment dans ce que les Américains croyaient connaître à propos de l'Irak. «L'histoire humaine est dominée par l'imprévisible», rappelle le directeur du centre sur le Moyen-Orient de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, joint cette semaine à Beyrouth au Liban.

Les États-Unis croyaient qu'ils allaient trouver des armes de destruction massive en Irak. Ce n'était pas le cas.

Ils ont aussi cru s'attaquer à Al-Qaïda en débarquant à Bagdad. C'est tout le contraire qui est arrivé. «Al-Qaïda a trouvé en Irak une nouvelle base pour opérer et s'installer dans le monde arabe», dit Paul Salem.

Les Américains n'ont pas prévu la violence des conflits interconfessionnels. Pendant deux ans à partir de février 2006, avec l'attentat contre un mausolée chiite de Samarra au nord de Bagdad, la guerre civile allait assaillir tant les bastions sunnites d'Al-Anbar et de Mossoul que les villes saintes chiites de Najaf et Kerbala.

«Et il y a une valeur fondamentale qu'on connaît bien mais qu'on a sous-estimée: celle de la liberté des peuples», dit Jabeur Fathally, professeur à l'Université d'Ottawa. «L'Histoire nous enseigne que chaque fois qu'un peuple est soumis, il résiste», dit-il. Dans le cas de l'Irak, croit M. Fathally, c'est comme si les Américains n'avaient pas cru que les Irakiens résisteraient à leur présence, «même si cette invasion était soi-disant pour les sauver».

«Connus inconnus»

Trois grandes communautés ethniques et religieuses se partagent l'Irak: les chiites dans le Sud, les sunnites au centre et les Kurdes dans le Nord. En 2003, les Kurdes occupaient un territoire qui bénéficiait d'une certaine autonomie. La capitale Bagdad et le pouvoir étaient occupés par les sunnites, pourtant moins nombreux que les chiites.

Ça, les Américains et leurs alliés le savaient. Mais ce qu'ils savaient ne pas savoir c'est comment allaient être redistribuées les cartes du pouvoir une fois le dictateur chassé.

Les Américains et leurs alliés «ont sous-estimé le clivage qui existe entre sunnites et chiites, et surtout le lien très fort entre chiites irakiens et chiites iraniens.», dit Jabeur Fathally, professeur à la faculté de droit de l'Université d'Ottawa. Des liens, rappelle-t-il, qui existent depuis 13 siècles...

Si les Américains ont cru affaiblir l'Iran en envahissant l'Irak, c'est raté, constate Paul Salem, de la Fondation Carnegie pour la paix internationale. La décapitation du régime de Saddam Hussein a engendré une instabilité politique qui perdure encore. Sunnites et chiites se disputent le pouvoir, tandis que les Kurdes protègent leur autonomie. Depuis quelques mois, observe Jabeur Fahally, les sunnites qui manifestent contre le gouvernement du chiite Nouri al-Maliki. sont l'objet, selon lui, d'une «manipulation» par les «pétromonarchies comme le Qatar et l'Arabie saoudite». Ces pays «attisent cette discorde religieuse entre sunnites et chiites, pour punir le soutien [de l'Irak], même timide, au régime de Bachar al-Assad en Syrie».

Un éclatement territorial est-il envisageable en Irak? Paul Salem est prudent. «Le Nord n'est pas indépendant, mais il est séparé. C'est peu probable qu'il devienne un pays indépendant parce qu'il aurait trop à perdre.» Les Kurdes étant aussi présents en Turquie et en Iran, une déclaration d'indépendance serait probablement peu appréciée de ces voisins.

Les chiites, eux, détiennent le pouvoir au gouvernement central et les provinces du sud, où ils sont en majorité, connaissent une situation à peu près stable. Les provinces sunnites, à Bagdad et dans les environs, observent ce qui se passe en Syrie. Si les rebelles y délogent le régime associé aux chiites, «les sunnites d'Irak se diront qu'ils auront un allié avec la Syrie pour contrebalancer le pouvoir chiite», dit Paul Salem.

Une chose qui était bien connue en 2003 et qui reste vraie aujourd'hui: l'Irak a du pétrole. Beaucoup de pétrole. Et il en tire des revenus de 8 milliards par mois, rappelle Paul Salem. Qui sait ce que sera l'Irak dans 10 ans? «Peut-être que le pays sera stable, raisonnablement gouverné, et très riche, dit le chercheur. Ou peut-être se sera-t-il effondré après avoir connu d'autres guerres civiles. Personne ne le sait.»

«Inconnus inconnus»

Les architectes de la guerre en Irak n'avaient aucun moyen de prévoir le Printemps arabe de 2011. Ils ne pouvaient surtout pas imaginer que la Syrie, que Bachar al-Assad tenait d'une main de fer en 2003, serait plongée dans une guerre civile en 2013. Et aujourd'hui, personne n'ose spéculer sur l'issue du conflit syrien. Une chose est sûre pour le professeur Jabeur Fathally: la stabilité politique de l'Irak dépend du sort de la Syrie.

«C'est le phénomène des vases communicants entre l'Iran, l'Irak et la Syrie: ce qui se passe dans l'un des pays influencera les autres. On ne peut pas envisager de tranquillité en Irak sans solution en Syrie.»

L'équation est simple et complexe. Le pouvoir en Syrie est détenu par les chiites et est soutenu par l'Iran. L'Iran décide, de toute évidence, les orientations politiques de l'Irak. L'Irak, déjà déchiré par des tensions entre ses communautés sunnites et chiites, est pris en sandwich entre la Syrie et l'Iran. En plus de devoir gérer l'afflux de réfugiés syriens qui fuient la guerre, l'Irak craint le débarquement des rebelles sunnites armés sur son territoire. «Et l'Irak n'est pas prêt à se retrouver avec un voisin dominé par des sunnites islamistes qui vont provoquer l'explosion de l'Irak tôt ou tard...»

Il faudra bien, analyse Jabeur Fathally, que s'assoient à la même table l'Irak, l'Iran, la Russie et les États-Unis pour discuter non seulement du dossier syrien, mais aussi celui du nucléaire iranien. «Sans compromis, la situation va empirer et ne concernera plus seulement l'Irak, mais englobera aussi peut-être le Liban, la Jordanie et possiblement l'Iran.»




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