Dans l'air humide d'un après-midi pluvieux, à Port-au-Prince, Raymond Hippolyte et une partie de sa famille se tiennent debout au bord de la route, valises et sacs posés à côté d'eux. Ils regardent au loin. Ils attendent. Personne ne sourit.

Hugo De Grandpré LA PRESSE

«Nous partons pour Cap-Haïtien», explique l'homme d'une quarantaine d'années, tandis que les autres se pressent autour pour entendre la conversation.

L'histoire de M. Hippolyte ressemble à celle de milliers d'autres dans la capitale haïtienne : sa maison est détruite et il est forcé de coucher dehors avec sa famille. La nourriture manque, l'eau aussi. Depuis le séisme, les prix ont triplé et il faut attendre de longues heures pour acheter du carburant, pour se frayer un chemin à travers les embouteillages, bref, pour tout.

Et c'est sans parler des odeurs écoeurantes de putréfaction, de déchets et d'excréments qui flottent un peu partout sur la ville.

«Il n'y a pas moyen de dormir, nous n'avons plus de maison ; la ville continue de bouger, les rues sont fissurées... Nous allons rejoindre notre famille en province», a expliqué Raymond Hippolyte hier matin.

Pour combien de temps? «Je ne sais pas», dit-il.

«Pour une période indéterminée», intervient un homme debout derrière lui.

M. Hippolyte n'est pas le seul dans cette situation. Depuis mardi dernier, plusieurs milliers de personnes ont ainsi fui Port-au-Prince vers Jérémy, Cap-Haïtien ou d'autres centres plus éloignés pour échapper au chaos de la capitale.

Depuis une semaine, des gens, valises à la main ou matelas sur la tête, marchent dans les rues. D'autres tentent de faire entrer tous les meubles qu'ils ont pu sauver à l'arrière d'un tap-tap, ces camionnettes converties en minibus, pour se joindre à cet exode massif.

Certains marchent pendant des heures. D'autres prennent les autobus que les autorités haïtiennes ont mis à leur disposition.

Combien sont-ils exactement? On l'ignore pour l'instant. Les Nations unies ont demandé à tous leurs bureaux de tenir le compte. Mais au quartier général, près de l'aéroport international, hier, on n'avait pas encore reçu les statistiques.

Le haut commandement de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) voit tout de même le phénomène d'un bon oeil compte tenu de la surpopulation extrême de Port-au-Prince.

Pression en moins

«Plusieurs personnes qui vivent ici viennent des provinces ; maintenant, elles retournent à leur lieu d'origine», a noté Edmond Mulet, chef par intérim du volet civil de la mission de l'ONU en Haïti, en conférence de presse.

«L'exode enlèvera sans doute de la pression sur les ressources limitées de la ville.»

Mais tous n'ont pas la possibilité d'imiter Raymond Hippolyte et de partir.

Janite Waking partage une étroite ruelle avec 200 personnes, dont 100 enfants en bas âge, et des volatiles qui picorent la poussière à longueur de journée.

«On couche avec les bêtes, les oiseaux et les mouches», lance M. Waking en enjambant deux ou trois matelas et un homme malade. Un abri fait de draps et de couvertures les protège de la fine pluie qui tombe.

Malgré tout, il n'imitera pas Raymond Hippolyte, peut-être encore debout avec sa valise à quelques kilomètres de là. «Certaines personnes qui étaient ici sont parties, dit-il. Mais nous n'avons pas de famille en province. Nous n'avons nulle part où aller.»

«Nous voudrions partir ailleurs, ajoute une femme du groupe. Vers les États-Unis, la France, le Canada... Mais c'est cher. Nous n'avons pas d'argent et tous les vols sont réservés pour les Français, les Américains et même les Canadiens.»

Les ambassades des pays riches sont assiégées par des Haïtiens qui, comme Janite Waking, espèrent se faire admettre de l'autre côté des grilles, recevoir de la nourriture et partir loin du désastre et de la désolation.

Devant l'ambassade de France, hier matin, une centaine de personnes faisaient la file pour tenter d'obtenir le précieux droit de passage. Dans le lot, plusieurs passeports échus. Une femme montre son billet d'avion, pour décembre prochain, et une carte de séjour temporaire. Un homme brandit une demande de visa faite au nom de sa fille et au sien. Un autre n'a qu'un certificat de naissance. C'est pour son fils. Il est né à Port-au-Prince en 1991.