L'État haïtien est trop faible pour gérer seul la reconstruction du pays, affirme Paul Collier, ancien conseiller du secrétaire général de l'ONU sur Haïti.

Agnès Gruda LA PRESSE

Cet économiste, qui a signé l'an dernier un important rapport sur Haïti, croit que la catastrophe de la semaine dernière peut constituer l'occasion d'un nouveau départ.

Mais à quelques conditions. Parmi celles-ci: instaurer une sorte de gouvernement cogéré avec les pays donateurs et les organisations internationales, pour prendre les décisions cruciales des deux ou trois prochaines années.

Attention: il ne s'agit pas de placer Haïti sous tutelle internationale, prévient le spécialiste, que La Presse a joint à Londres hier. «On doit éviter ces grands mots explosifs. Ce qu'il faut, c'est une structure politique où les principaux acteurs internationaux auront l'autorité d'agir sur le terrain, en collaboration avec le gouvernement haïtien.»

Il y a un an, Paul Collier a présenté son rapport sur Haïti au secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon. Le point central de ce rapport, c'est que, malgré le mauvais sort qui s'acharne contre lui, ce pays n'est pas condamné à l'indigence. Et que, avec des actions concrètes et génératrices d'emplois, Haïti peut devenir un pays au moins aussi fonctionnel que la République dominicaine voisine.

Le gouvernement haïtien s'est inspiré de son rapport pour produire un plan d'action approuvé par ses partenaires internationaux. C'est vrai qu'il n'y a pas eu de suite, mais ce plan existe, et on peut s'appuyer dessus pour reconstruire le pays, affirme Paul Collier.

Agir vite

Après les quatre ouragans d'il y a deux ans, il avait fallu sept mois avant de s'entendre sur un plan de reconstruction pour Haïti. «Et après sept mois, l'énergie de la communauté internationale n'y était plus», rappelle Paul Collier.

Il craint, cette fois encore, l'essoufflement des efforts d'aide. «Dans trois mois, l'attention du monde sera fixée ailleurs. Si nous n'agissons pas immédiatement, je peux garantir que nous n'agirons pas du tout...»

L'auteur de The Bottom Billion («Le milliard le plus pauvre») juge que le danger qui guette encore aujourd'hui les donateurs les mieux intentionnés, c'est de tirer chacun de son côté, sans coordination. «C'est ce qui se produit depuis 40 ans», déplore-t-il.

À une semaine de la conférence sur la reconstruction qui aura lieu à Montréal, Paul Collier recommande donc de tirer les leçons du passé. Et de mettre sur pied une structure de décision commune qui comprendrait le Canada, les États-Unis et la Commission européenne, pour aider Haïti à se remettre sur pied.

Mais une telle proposition ne risque-t-elle pas de réveiller les fantômes du colonialisme? «Ne lançons pas de bombes idéologiques, répond-il. Cette tragédie a fait 200 000 morts, c'est un pur cauchemar. Il ne s'agit pas de s'asseoir et de dire aux Haïtiens quoi faire, mais bien d'agir de concert avec leurs leaders politiques.»

Déjà, avant la catastrophe, l'État haïtien était à peine fonctionnel: «Les services de base n'étaient pas fournis par le gouvernement, mais par des ONG ou le secteur privé», souligne Paul Collier. Avec la dévastation qui les a frappés de plein fouet, les leaders haïtiens sont carrément dépassés.

Déménager la capitale?

Mais l'impact du tremblement de terre met aussi en lumière la fragilité de Port-au-Prince. Faudrait-il songer à déménager la capitale? Celle-ci est située en un endroit dangereux et, en reconstruisant le pays, il faudrait prendre soin de décentraliser les services gouvernementaux et l'activité économique en Haïti, souligne l'expert.

De là à carrément déménager la capitale, il y a un pas que Paul Collier hésite à franchir. Mais il souligne que l'effort de reconstruction doit être «dispersé géographiquement», ne serait-ce que pour éviter que davantage de Haïtiens n'affluent vers Port-au-Prince dans l'espoir d'y trouver une vie meilleure.

Comment s'assurer, enfin, que l'élan international de générosité ne débouche sur un autre cul-de-sac? Paul Collier cite trois facteurs de succès.

D'abord, s'inspirer du plan déjà accepté par Haïti et la communauté internationale. Ensuite, créer un gouvernement cogéré pour quelques années. Enfin, bien suivre l'argent et éviter qu'il ne soit détourné de ses fins.

Si ces conditions sont respectées, croit Paul Collier, l'horrible tragédie pourrait donner l'occasion d'un nouveau départ. Car le véritable défi, ce n'est pas de reconstruire Haïti pour le ramener là où il était avant le séisme. «Le vrai défi, c'est le changement.»