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Libye: «J'ai peur que le printemps arabe ne devienne l'automne des femmes»

Issraa Murabit et Nadia Elfallah, de l'organisme Voice... (Photo: Mustafa Almaghrabi, collaboration spéciale)

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Issraa Murabit et Nadia Elfallah, de l'organisme Voice of Libyan Women. À leurs yeux, la loi islamique est le meilleur instrument pour protéger les femmes.

Photo: Mustafa Almaghrabi, collaboration spéciale

Agnès Gruda

Envoyée spéciale en Libye

La Presse

Aicha Almagrabi se souvient précisément du moment où une trentaine d'hommes armés l'ont arrêtée et détenue pendant plus d'une heure, sous prétexte qu'elle voyageait en compagnie d'un « étranger », un homme n'ayant aucun lien de parenté avec elle.

C'était le 13 février, à 11 h du matin. L'écrivaine rentrait de l'université où elle enseigne la philosophie de l'art, en compagnie de celui qui lui sert de chauffeur sur cette route où elle préfère ne pas conduire toute seule.

Aucune loi n'interdit aux Libyennes de se déplacer avec le compagnon de leur choix. C'est ce qu'elle a fait remarquer au barbu qui lui annoncé son « crime ». Réponse : « C'est la loi d'Allah, la loi de la charia. »

La camionnette garée devant le poste de contrôle portait l'insigne du Conseil supérieur de sécurité, qui chapeaute une partie des anciens rebelles, officiellement intégrés au ministère de l'Intérieur.

Techniquement, les hommes qui ont arrêté Aicha Almagrabi sont des policiers. Mais en fait, ce sont des milices qui font ce qui leur plaît et n'écoutent que leur chef immédiat.

Ce jour-là, Aicha Almagrabi a eu peur. L'un des hommes a pointé sa kalachnikov sur elle. Ses compagnons se montraient agressifs. « Ils étaient choqués parce que j'ai osé leur répondre, et que je suis une femme. »

L'écrivaine a fini par être relâchée. Mais pour elle, sa mésaventure est révélatrice des reculs qui menacent les femmes dans la Libye post-Kadhafi.

Les signaux inquiétants se multiplient. Sous la dictature laïque de Kadhafi, un homme souhaitant prendre une deuxième femme devait obtenir l'autorisation de l'épouse numéro un. L'exigence vient d'être abolie.

Les déclarations successives du mufti et leader religieux du pays, Sadoq al-Gharyani, l'inquiètent aussi. Il a publié une fatwa interdisant aux Libyennes d'épouser des étrangers. Il s'est prononcé contre la mixité dans les universités.

Récemment, des affiches sont apparues sur les murs de Tripoli, expliquant aux femmes la manière vraiment islamique de porter le hidjab. Quelques jours plus tard, elles ont disparu.

À 56 ans, Aicha Almagrabi a eu le temps de souffrir du régime de Kadhafi. Son mari a passé 10 ans dans ses geôles. Elle a accueilli avec soulagement la chute du dictateur.

Mais aujourd'hui, elle trouve que les islamistes vont trop loin.

« J'ai peur que le printemps arabe ne devienne l'automne des femmes. »

***

Majdeline Obeida, de l'organisation libyenne Mes droits, participait à un atelier sur les droits des femmes, l'été dernier à Benghazi, quand des hommes armés l'ont arrêtée, sous prétexte de s'être affichée aux côtés d'un Juif - une faute impardonnable à leurs yeux.

Mais Majdeline Obeida est convaincue que son véritable péché, c'est son féminisme. Aujourd'hui réfugiée en Grande-Bretagne, Majdeline est amère quand elle pense à son pays. Elle trouve que les Libyennes contribuent avec enthousiasme à leur propre déclin.

Le pays traverse une période critique. Une commission, pas encore élue, doit écrire la prochaine Constitution, qui accordera à coup sûr une large place à la loi islamique. Mais comment arbitrera-t-elle entre la charia et l'égalité des sexes ?

« Chacun a sa façon d'interpréter la religion. C'est pourquoi il nous faut des normes internationales. »

Pourtant, les organisations féminines libyennes ne se reposent que sur la charia. Selon Majdeline, « elles vont détruire les droits des femmes ».

***

Maintenant, enlevez vos lunettes occidentales. Aicha et Majdeline représentent une infime minorité en Libye, pays conservateur où même des femmes qui se définissent comme féministes voient la loi islamique comme un instrument de progrès.

Prenez Fariha al-Barkawi, l'une des 30 députées élues en juillet 2012 aux côtés de 170 hommes. « Notre religion est claire, la polygamie fait partie de l'islam », assure-t-elle.

Issraa Murabit milite au sein de l'organisme Voice of Libyan Women. Élevée à Saskatoon, l'étudiante en médecine se bat pour que les Libyennes prennent leur place en politique, elle est contre la ségrégation des sexes. Mais elle croit aussi que « plus les lois seront proches de l'islam, mieux elles protégeront les femmes ».

« La plupart des Libyennes croient que l'islam protège leurs droits. Vous ne pouvez pas prendre les valeurs de tout un pays et décréter qu'elles sont inadéquates. »

Médecin et directrice adjointe du plus grand hôpital de Benghazi, Laila Bugaighis souscrit à cette vision. Tout n'est pas parfait pour les Libyennes, convient-elle. Le cabinet du Conseil général libyen ne compte que deux femmes. Dont l'une a hérité du portefeuille du tourisme - alors que le pays ne compte pas l'ombre d'un touriste ! Quand même, 30 députées sur 200, « ce n'est pas un petit nombre ».

Laila Bugaighis croit, elle aussi, que la Constitution doit être fondée sur la charia. « Certains craignent que la loi islamique n'entre en contradiction avec les droits des femmes. Mais si elle est appliquée correctement, ce n'est pas le cas », assure-t-elle.

Et la polygamie ? Une vétille, dit Laila Bugaighis en haussant les épaules. En ces lendemains de révolution, les Libyennes ont bien d'autres chats à fouetter. Elles ont un pays à reconstruire.




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