Deux ans après la révolution, l'État égyptien pourrait-il s'effondrer? C'est ce que dit craindre le chef de l'armée égyptienne. Après six jours de tumulte dans le pays qui ont fait au moins 50 morts, le général Abdul-Fattah al-Sisi appelle au calme toutes les forces en présence. Survol des enjeux en cinq questions.

Mis à jour le 30 janv. 2013
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Q Qu'est-ce qui est à l'origine du nouveau soulèvement ?

R Les premières manifestations ont eu lieu jeudi dernier, à la veille du deuxième anniversaire du début du soulèvement contre Hosni Moubarak qui a mené, quelque deux semaines plus tard, à sa chute. Comme en décembre dernier, les manifestants ont dénoncé les tendances autocratiques du président islamiste Mohamed Morsi, au pouvoir depuis juin dernier. Le tout s'est corsé samedi à Port-Saïd lorsque 21 personnes ont été condamnées à mort pour avoir participé à une émeute meurtrière, en marge d'un match de soccer, l'an dernier. Les familles des condamnés ont lancé un assaut contre la prison où sont détenus leurs proches. Les violences, qui se sont étendues à Port Suez et à Ismailia, ont fait plus de 32 morts.

Q Comment le gouvernement a-t-il réagi à ce nouveau soulèvement ?

R Le président Morsi est resté muet jusqu'à dimanche soir. Lors d'une allocution télévisée, il a imposé l'état d'urgence, assorti d'un couvre-feu à Port-Saïd, à Port Suez et à Ismailia. Il a aussi appelé l'opposition au dialogue.

Q Comment réagit l'opposition ?

R Malgré le couvre-feu, les manifestations se sont poursuivies dans les villes du canal de Suez et ont de nouveau gagné Le Caire. Les partis de l'opposition, qui sont à couteaux tirés avec Morsi depuis qu'il a tenté par décret de se soustraire à l'autorité des tribunaux avant de tenir un référendum contesté sur une Constitution tout aussi contestée, ont pour leur part refusé l'invitation du président. Ils exigent qu'il prenne la responsabilité des violences des derniers jours et qu'il nomme un gouvernement d'union nationale avant d'entamer des pourparlers. Une position que rejette le président.

Q Quel est le rôle de l'armée dans tout cela ?

R Comme à l'approche du référendum de décembre, l'armée a été déployée lundi pour «protéger les institutions de l'État». Selon les pouvoirs accordés par le Parlement, l'armée peut arrêter des civils. Hier, le ministre de la Défense et chef de l'armée a prononcé un discours qui a été mis en ligne sur Facebook et dans lequel il met en garde les manifestants autant que les partis politiques. «Le conflit qui se perpétue entre les forces politiques et leurs différences concernant la gestion du pays pourrait mener à l'effondrement de l'État et menacerait les générations futures», a dit le général Abdul-Fattah al-Sisi.

Q L'Égypte est-elle vraiment près d'un effondrement étatique ?

R Les experts consultés hier s'entendent pour dire que l'avertissement de l'armée est quelque peu alarmiste. Selon Houchang Hassan-Yari, du Collège militaire royal du Canada, l'armée tente ainsi de réaffirmer son rôle d'arbitre. «Si l'armée veut faire avancer son propre programme, le langage doit être dramatique. L'armée lance un avertissement à tous les acteurs politiques en présence et leur rappelle que les intérêts de l'État sont plus importants que les rivalités politiques. Du coup, l'armée cherche à se faire valoir comme élément central et stabilisateur du pays», estime l'expert.

Même s'il ne croit pas que l'Égypte soit près d'une implosion, le sociologue Rachad Antonius, de l'Université du Québec à Montréal, estime quant à lui que l'étendue des manifestations des derniers jours n'est pas anodine. «Ça se passe dans toutes les villes, en campagne, dans le delta du Nil. Ce n'est pas rien», note M. Antonius en soulignant que même s'ils sont peu nombreux, les manifestants rallient une bonne partie de l'opinion publique.