Une page d’histoire se tourne dans les Caraïbes : le 30 novembre, la Barbade quittera le giron de la Couronne britannique pour devenir officiellement une république. Un geste hautement symbolique, étant donné le passé esclavagiste du pays. Le Canada, qui a toujours la reine comme chef d’État, devrait-il s’en inspirer ?

Publié le 27 nov. 2021
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

« On va avoir l’impression d’être libérés d’un poids »

« Il était temps ! » Myrna Lashley ne cache pas son enthousiasme. Le mardi 30 novembre, son pays quittera le giron de la Couronne britannique pour voler de ses propres ailes et devenir une république parlementaire.

Pour la consule honoraire de la Barbade à Montréal, ce changement était attendu depuis très longtemps. Bien qu’indépendant depuis 1966, le petit pays des Antilles était toujours une monarchie constitutionnelle, au même titre que le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande.

PHOTO GETTY IMAGES

Le centre de la capitale, Bridgetown

Mais en se débarrassant de la reine comme chef de l’État, la Barbade pourra, selon elle, reprendre « le plein contrôle de sa destinée ». Ce qui ne l’empêchera pas de rester membre du Commonwealth, qui réunit d’anciennes colonies britanniques devenues indépendantes.

« Nous n’avons rien contre la reine, mais nous sentons qu’il est temps de quitter la maison. Nous sommes adultes. Nous voulons que les décisions soient faites par nous et pour nous, sans avoir à demander au gouverneur général », ajoute Mme Lashley.

L’opération est surtout symbolique. Comme pour le Canada, la reine n’interférait pas dans la vie politique barbadienne. Elle demeurait une figure plutôt abstraite pour les 287 000 habitants de ce micro-État. Mais ce changement de statut n’en est pas moins très important pour sa population afro-caribéenne, héritière d’un passé colonial abusif et parfois sanglant.

Il faut savoir que le pays, « fondé » par les Britanniques au nom du roi James en 1627, s’est développé avec l’économie des plantations de canne à sucre. Selon Mme Lashley, la seule façon de briser les chaînes « qui unissaient encore [les Barbadiens] à l’esclavage » était d’en finir avec la Couronne.

PHOTO FOURNIE PAR MYRNA LASHLEY

Myrna Lashley, consule honoraire de la Barbade à Montréal

On va avoir l’impression d’être libérés d’un poids. C’est un sentiment difficile à expliquer. Ce n’est pas un rejet de la monarchie. Mais nous pouvons maintenant entrer dans un processus de réparation avec le Royaume-Uni, d’égal à égal.

Myrna Lashley, consule honoraire de la Barbade à Montréal

L’effet Black Lives Matter

L’idée d’une république barbadienne circule depuis plus de 20 ans. Le premier ministre travailliste Owen Arthur plaidait pour ce changement dès 1998, mais la chose ne s’est pas concrétisée.

Élue en 2018, la première ministre Mia Mottley n’a pas fait de secret sur ses intentions d’aller de l’avant. Certains auraient souhaité un référendum. D’autres lui ont reproché de vouloir faire diversion sur la crise de la COVID-19. Mais au terme d’un vote en chambre, le pays a choisi la voie républicaine, le 30 septembre 2020.

Un an plus tard, Sandra Mason était élue première présidente de la Barbade, une ironie puisqu’elle était jusque-là gouverneure générale du pays, c’est-à-dire représentante officielle de la reine….

  • En 2019 à la Barbade, rencontre entre le prince Charles
et Sandra Mason, alors gouverneure générale,
aujourd'hui présidente de la future république

    PHOTO ARCHIVES REUTERS

    En 2019 à la Barbade, rencontre entre le prince Charles
et Sandra Mason, alors gouverneure générale,
aujourd'hui présidente de la future république

  • La première ministre de la Barbade, Mia Mottley,
en compagnie du prince Charles lors de la COP26
à Glasgow, le 1er novembre dernier

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    La première ministre de la Barbade, Mia Mottley,
en compagnie du prince Charles lors de la COP26
à Glasgow, le 1er novembre dernier

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On peut se demander pourquoi la Barbade n’a pas fait le saut plus tôt, si le pays y songe depuis longtemps. Les astres n’étaient peut-être pas tout à fait alignés, suggèrent experts et Barbadiens à qui nous avons parlé.

Mais l’arrivée d’une nouvelle génération, couplée aux effets du mouvement Black Lives Matter, a accéléré la réflexion décoloniale en Barbade. Une réflexion accentuée par les accusations de racisme, portées l’an dernier par Harry et Meghan à l’endroit de la famille royale, et par le scandale Windrush de 2018, où des sujets britanniques d’origine caribéenne ont été détenus et, dans certains cas, renvoyés dans leur pays d’origine, car déclarés illégaux, malgré des promesses contraires faites par le gouvernement britannique.

Si les plus vieux, plus attachés à la Couronne, n’ont pas remis en question leur lien avec le Royaume-Uni, ces faits d’actualité ont achevé de rompre le lien de confiance pour nombre de jeunes Barbadiens.

« Les évènements dans le monde nous ont fait réfléchir et nous ont donné la poussée nécessaire », résume tout simplement Cynthia Waite, responsable des réseaux sociaux pour l’association House of Barbados Montréal, qui représente les quelque 6000 à 7000 Barbadiens de la ville.

Un effet domino ?

Au Royaume-Uni, on ne semble pas trop s’émouvoir de l’initiative barbadienne.

Certains médias ont choisi d’y voir un nouveau chapitre dans l’interminable dislocation de l’Empire britannique. Mais la plupart des institutions ont réagi timidement.

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Rue au centre de la capitale, Bridgetown

« Que l’on soit dans l’opinion publique ou l’élite politique, l’impact est relativement limité, explique Matthew Graves, professeur d’histoire britannique à l’Université d’Aix-Marseille. Le Palais Royal et le ministère des Affaires étrangères ont toujours fait savoir qu’ils ne s’opposaient pas à ce que la Barbade devienne une république. »

Pour ce spécialiste du Commonwealth, ce changement de statut pourrait au contraire « clarifier les relations entre les deux pays », qui restent par ailleurs liés par les liens du Commonwealth, où les enjeux sont selon lui beaucoup plus importants.

PHOTO NIGEL R. BROWNE, ARCHIVES REUTERS

Statue de l'amiral britannique Horatio Nelson dans la capitale, Bridgetown, en septembre 2020, vandalisée au lendemain 
de l'annonce de la décision du gouvernement de faire
de la Barbade une république

Signe de bonne foi : le prince Charles assistera la semaine prochaine à l’intronisation de la nouvelle présidente et aux manifestations organisées pour célébrer la république.

Il reste à savoir si le cas de la Barbade aura un effet d’entraînement dans les 16 autres pays du Commonwealth qui sont toujours des monarchies constitutionnelles.

L’Australie a déjà bien avancé sur cette question. Après une décennie de débats, le pays des kangourous avait tenu un référendum sur la question en 1999, où les promonarchie l’avaient emporté avec 55 %, contre 45 %.

D’autres États, en revanche, n’ont pas hésité à faire le saut. C’est le cas de Trinidad, en 1976, et de la Guyane, en 1970. Le dernier pays du Commonwealth à avoir opté pour la république est l’île Maurice, en 1992. Enfin, certains indices laissent croire que la Jamaïque pourrait foncer plus tôt que tard.

« Pas seulement la Jamaïque, conclut Nigel Clarke, président de House of Barbados Montreal. Je pense que dans les prochaines années, la plupart des îles des Caraïbes seront devenues des républiques. Elles voudront suivre nos traces. C’est une simple question d’évolution… »

Paradis touristique

PHOTO GETTY IMAGES

Crane Beach, dans le sud de la Barbade

La Barbade, perle touristique des Petites Antilles située à 300 km du Venezuela, est particulièrement prisée par les Canadiens, et en particulier les Québécois. Couvrant seulement 430 km2, elle est connue pour ses plages, son rhum, son paradis fiscal et la chanteuse Rihanna. Depuis la semaine dernière, elle est aussi devenue le premier État du monde à ouvrir une ambassade dans le métavers, en signant une entente de partenariat avec la plateforme de réalité virtuelle Decentraland.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le premier ministre Justin Trudeau et la reine Élisabeth II au palais de Buckingham en 2015

Une source d’inspiration pour le Canada ?

L’exemple de la Barbade pourrait-il inspirer le Canada ? C’est ce qu’espère Tom Freda, directeur de l’organisme Citoyens et citoyennes pour une république canadienne. Selon cet ardent républicain, qui plaide depuis 20 ans pour la cause, la monarchie constitutionnelle a de toute évidence fait son temps au pays.

Quel regard jetez-vous sur l’initiative barbadienne ?

Nous sommes très impressionnés par son initiative, et je lui souhaite la meilleure des chances. On aurait dû faire ça depuis déjà longtemps, et j’espère que, ultimement, la publicité autour de la Barbade va résonner chez les Canadiens. À force de voir d’autres pays le faire, on va finir par se demander : pourquoi pas nous ?

Comment s’explique la lenteur du Canada à entamer ce processus ?

C’est une question qui est souvent posée. Je crois que notre plus grand obstacle est l’apathie. La monarchie n’est pas une chose à laquelle les Canadiens réfléchissent vraiment. Ça ne les préoccupe pas. La minorité de gens fortement favorables au maintien de la monarchie constitutionnelle ont aussi une plus grande influence. Ils sont attachés à la Couronne et beaucoup pensent qu’une république détruirait le pays.

Certains évoquent aussi le risque constitutionnel…

Il faudra forcément rouvrir la Constitution. Mais je ne vois pas en quoi c’est une mauvaise chose. Les pays évoluent. Les Constitutions changent. Notre Constitution doit changer. Il y a eu deux sondages demandant aux Canadiens de toutes les provinces s’ils étaient favorables à l’idée d’ouvrir la Constitution pour régler la question de la monarchie. La majorité ont dit oui. C’est une erreur de croire qu’on ouvrirait une boîte de Pandore ou que ça deviendrait un autre [accord du] lac Meech. Pas besoin d’avoir tous les sujets sur la table. Ça pourrait être une conférence constitutionnelle portant exclusivement sur la monarchie. Il s’agirait d’établir les règles.

Le rôle de la reine au Canada est essentiellement symbolique. Quelle est alors l’urgence ou la nécessité de se défaire de la Couronne ?

C’est une nécessité parce que ça représente quelque chose qui n’est pas une réalité. La première chose que les étrangers voient quand ils viennent chez nous est un billet de 20 $ avec la reine de la Grande-Bretagne dessus. Ils sont encore plus perplexes que nous ! Il ne faut pas nier notre histoire. Nous avons vécu sous la monarchie française et la monarchie britannique. Mais pour notre indépendance, pour notre évolution comme peuple et comme pays, il faut passer à autre chose. C’est quelque chose que tous les pays font quand ils grandissent.

La mort éventuelle de la reine Élisabeth II pourrait-elle secouer l’« apathie » dont vous parlez ?

Il n’y a aucun doute que le prince Charles n’a pas le même prestige [standing] que la reine Élisabeth. Certains Canadiens sont attachés à la monarchie à cause de la reine et remettront peut-être cet attachement en question quand elle disparaîtra. Quand la Couronne changera de tête, les médias traiteront certainement abondamment de ce sujet. Je crois que ce sera un facteur. Les sondages sur cette question fluctuent au fil des ans. Mais les promonarchie savent qu’on ne demeurera pas éternellement une monarchie constitutionnelle. La question n’est pas de savoir si ça arrivera, mais à quel moment…

L’humeur des Canadiens

45 % des Canadiens préféreraient avoir un chef d’État plutôt qu’une reine, tandis que 24 % se disent favorables à la monarchie constitutionnelle

19 % des Canadiens se disent « indifférents », et 13 %, indécis

53 % des Canadiens disent soutenir l’« ouverture d’un débat constitutionnel sur la possibilité de remplacer la monarque par un chef d’État élu » ; 29 % s’y opposent totalement

64 % préféreraient avoir un Canadien pour chef d’État du Canada ou sont « indifférents »

Sources : sondage de Research Co. publié en mars 2021 et sondage Angus Reid Global Monitor/Toronto Star publié le 16 novembre 2009