Cuba émerge péniblement, cinq ans après la mort de Fidel Castro, d’une « tempête parfaite » ayant poussé durant l’été des milliers de citoyens à descendre dans la rue pour protester contre la détérioration de leurs conditions de vie.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Le régime communiste, pris de court par des manifestations d’envergure touchant plusieurs villes, a réagi de manière musclée et continue depuis de serrer la vis à ses opposants de manière à éviter tout emballement populaire.

Des forces de sécurité ont été déployées en grande nombre, la semaine dernière, pour assurer que les appels d’un groupe d’intellectuels et d’artistes en faveur d’une nouvelle manifestation devant se tenir le 15 novembre ne puissent réussir.

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Véhicules de police circulant à La Havane, le 15 novembre

L’un des principaux organisateurs de l’évènement avorté, le dramaturge Yunior García, a quitté le pays ensuite pour s’installer temporairement en Espagne, d’où il multiplie les critiques à l’encontre des autorités cubaines.

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Le dissident cubain Yunior García, lors d’une conférence de presse à Madrid, en Espagne, le 18 novembre

Dans une entrevue accordée à des médias locaux, il a affirmé que le régime cherchait à le détruire par ses pressions, fort de « méthodes de manipulation, de contrôle, de torture et de répression » peaufinées sur une période de 60 ans.

« Le mécontentement n’a pas disparu »

William LeoGrande, un spécialiste de l’Amérique latine rattaché à l’American University de Washington, note que les membres de l’intelligentsia cubaine à laquelle est associé M. García ont tenté en vain de canaliser politiquement la colère manifestée « spontanément » par nombre de Cubains en juillet sans accorder assez d’attention aux enjeux matériels qu’ils dénonçaient.

Les protestataires, dit-il, en avaient surtout contre l’incapacité du régime à les aider à faire face aux difficultés découlant de la pandémie de COVID-19 et des sanctions renforcées imposées au pays par l’ex-président américain Donald Trump.

Les dirigeants cubains auraient tort, ajoute M. LeoGrande, de considérer que la faible participation populaire à la manifestation de novembre représente une « victoire » déterminante et qu’il n’y a plus lieu de se préoccuper de l’état d’esprit des Cubains.

Le mécontentement de la population est peut-être moins prononcé qu’il ne l’était cet été, mais il n’a certainement pas disparu.

William LeoGrande, spécialiste de l’Amérique latine rattaché à l’American University de Washington

Emily Morris, économiste rattachée au University College London, au Royaume-Uni, note que le produit national cubain a chuté officiellement de 11 % en 2020, un chiffre important qui sous-estime l’ampleur de la crise parce qu’il ne prend pas la mesure du recul de l’économie informelle.

La pandémie de COVID-19 a paralysé, dit-elle, l’industrie du tourisme, privant le gouvernement de revenus substantiels tout en frappant de plein fouet les personnes qui avaient développé des activités privées en lien avec ce secteur.

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Une femme passe devant des affiches de l’ancien président de Cuba Fidel Castro et de l'ex-révolutionnaire Ernesto « Che » Guevara, mercredi, à La Havane.

Les restrictions qui avaient été ajoutées par l’administration Trump pour renforcer l’embargo américain envers Cuba, afin notamment de freiner l’envoi de fonds dans l’île par la diaspora, avaient déjà créé d’importantes difficultés.

Le gouvernement, en manque de devises étrangères, a dû restreindre ses importations de denrées essentielles, entraînant une diminution des réserves de nourriture et d’essence auxquelles sont venues s’ajouter de fréquentes pannes d’électricité.

M. LeoGrande note que de longues files d’attente ont fait leur apparition devant les commerces, rappelant par leur importance les restrictions survenues au début des années 1990 après que le régime cubain eut été privé du soutien de l’Union soviétique.

Mme Morris note que cette « période spéciale » était plus complexe à résoudre puisque le régime devait trouver une manière de survivre à une baisse durable de ses revenus.

Sortie de crise en vue ?

La crise actuelle, plutôt conjoncturelle, pourrait se résorber rapidement et donner à l’État plus de latitude pour tenter de calmer la grogne populaire, dit-elle.

Le gouvernement, qui a développé ses propres vaccins contre la COVID-19, a réussi à protéger une partie importante de la population dans les derniers mois après avoir combattu cet été une flambée de cas qui a ajouté à l’irritation générale.

Cette évolution lui a permis notamment de rouvrir ses frontières le 15 novembre en vue de relancer l’industrie touristique.

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Miguel Díaz-Canel, président de Cuba

La question des sanctions américaines, et de l’embargo, en place depuis des décennies demeure un motif de mécontentement majeur pour le régime du président Miguel Díaz-Canel, qui accuse Washington de jouer un rôle en sous-main dans les manifestations survenues durant l’été.

Le président américain Joe Biden avait promis avant son élection de revoir les sanctions introduites par Donald Trump mais n’a pas bougé depuis son arrivée en poste, l’administration répétant qu’un changement de cap sur Cuba ne figure pas dans ses priorités.

Biden plus préoccupé par la politique intérieure, selon un spécialiste

Peter Kornbluh, un spécialiste de l’Amérique latine travaillant au National Security Archive, à Washington, estime que le chef d’État fait primer des considérations de politique intérieure sur ses orientations en matière de politique étrangère.

Le camp démocrate, dit-il, craint notamment de fragiliser ses appuis en Floride, où vit une importante communauté d’origine cubaine, s’il opte pour une approche plus conciliante envers le pays avant la tenue des élections de mi-mandat de 2022.

Cette posture est d’autant plus décevante, note M. Kornbluh, que Joe Biden était vice-président de Barack Obama en 2014 lorsque l’ex-président avait annoncé un rapprochement historique avec Cuba.

Le camp républicain, lui, voit dans les manifestations survenues cet été contre « la tyrannie communiste » le signe que le régime est fragilisé et exige un durcissement de l’approche de l’administration.

M. Kornbluh note que la période d’apaisement ayant précédé l’arrivée de Donald Trump avait favorisé le développement du secteur privé dans l’île et entraîné plus de libertés individuelles pour les Cubains, qui sont aujourd’hui confrontés à une phase de durcissement.

« Tant que les États-Unis vont représenter une menace existentielle pour le régime cubain, la situation en matière de droits de la personne va rester extrêmement difficile », dit-il.

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Âge de Fidel Castro à sa mort à La Havane le 25 novembre 2016

Source : Agence France-Presse

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Nouveaux cas de contamination à la COVID-19 à Cuba le 23 novembre après un sommet de près de 10 000 à la mi-août

Source : Worldometer