Haïti se retrouve – une fois de plus – avec un vide politique à la tête du pays. Que prévoit la Constitution ? La communauté internationale sera-t-elle appelée à intervenir ? Nous en avons discuté avec deux observateurs : l’avocat Stanley Gaston, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, et Jean-Philippe Belleau, professeur au département d’anthropologie de l’Université du Massachusetts à Boston.

Publié le 9 juill. 2021
Judith Lachapelle
Judith Lachapelle La Presse

Haïti n’a plus de président ni de chef de la Cour de Cassation (la plus haute instance judiciaire du pays), mais a deux premiers ministres : Claude Joseph, qui vient de terminer un mandat intérimaire, et Ariel Henry, qui a été nommé le 5 juillet, mais qui n’a pas encore prêté serment. Que prévoit la Constitution ?

La Constitution haïtienne n’est « d’aucun secours pour trouver une solution à la crise », dit MStanley Gaston, qui a aussi été président de la Conférence internationale des Barreaux, dont les Barreaux du Québec et d’Haïti sont membres. « La Constitution a tellement été violée qu’elle est épuisée. La seule solution viable et raisonnable serait qu’il y ait des consultations entre différents acteurs de la classe politique, et ceux de la société civile, pour trouver une solution qui conduirait le pays sur la voie de la stabilité. »

Il n’y a plus de président, mais de toute façon, il n’y avait pas plus d’État avant son assassinat, dit Jean-Philippe Belleau. « Les institutions sont notoirement faibles en Haïti », dit celui qui a séjourné à Haïti à titre de travailleur humanitaire et de conseiller politique pour l’Organisation des États américains. L’armée n’existe plus, la police est désorganisée. « Le tremblement de terre de 2010 s’est produit vers 16 h, et personne n’est mort dans les ministères. Ça veut dire que l’État ne travaillait pas, ajoute-t-il. L’Église est peut-être l’une des très rares institutions qui donnent une colonne vertébrale à la société. »

À quel point la situation sécuritaire pourrait-elle dégénérer ?

Pour Jean-Philippe Belleau, le risque de guerre civile est néanmoins faible. « Les gens ont très peur, mais je ne crois pas à une guerre civile pour la bonne raison que, depuis l’indépendance, il n’y en a pas eu ». Des élites, dit-il, ont alimenté des conflits armés entre elles pour prendre le pouvoir et les gangs criminels sont associés aux clans politiques. « Mais je pense que ce qui peut empêcher une guerre civile, c’est surtout l’indifférence de la population. »

Stanley Gaston est plus pessimiste et compare l’instabilité à une « poudrière ». « ll faut d’abord privilégier l’intérêt général. Celui de trouver un climat de stabilité, de sécurité, et permettre aux gens de manger à leur faim, dit-il. À ce moment, les gens vont s’asseoir autour d’une table et déterminer l’avenir du pays. »

Quel est le rôle de la communauté internationale ?

Pour MGaston, l’apport de la communauté internationale devrait se limiter à rétablir la sécurité dans le pays. Mais les interventions des dernières années – « des expériences pitoyables », dit-il – ont plutôt montré que lorsque la communauté internationale intervient, « ce n’est jamais dans l’intérêt national ». Une intervention « doit se faire avec une autre philosophie, », dit MGaston. En même temps, « rien ne peut se passer en Haïti sans le concours de la communauté internationale », dit l’avocat. Y compris l’assassinat d’un président ? « Est-ce que la communauté internationale ignorait vraiment ce qui allait se passer en Haïti ? Ça me paraît tout à fait illogique. »

« L’assassinat de ce président vient quand même après 25 ans de présence internationale presque ininterrompue », rappelle pour sa part M. Belleau.

Les institutions, les organisations internationales et les gouvernements étrangers ne comprennent pas ce qui se passe en Haïti.

Jean-Philippe Belleau, professeur au département d’anthropologie de l’Université du Massachusetts à Boston

En 2004, à la suite du coup d’État qui a contraint le président Jean-Bertrand Aristide à l’exil, le pays s’était trouvé face à un vide politique, rappelle Jean-Philippe Belleau. « Et là, ce qu’on appelle la « communauté internationale », mais surtout les États-Unis ont choisi un premier ministre pour Haïti. Il y avait trois candidats. Ils ont pris le pire, soit Gérard Latortue, parce qu’il était un ami du président américain Bill Clinton. Ce type a été un fiasco total. Je crains que le même scénario ne se reproduise maintenant, c’est-à-dire que, par copinage international, on choisisse un homme qui n’ait pas les compétences de base, et que l’on continue comme ça. »

« La solution serait peut-être d’écouter un peu ce que les Haïtiens ont à dire, dit-il. Personne ne les a écoutés. »