(Port-au-Prince) La traque des assassins du président haïtien Jovenel Moïse s’est accélérée jeudi dans un climat de tensions et de controverses sur le rôle de la police et la légitimité de l’exécutif intérimaire, le pays s’enfonçant dans le chaos.

Robenson GEFFRARD avec Amélie BARON à Paris Agence France-Presse

La police haïtienne a annoncé avoir tué quatre « mercenaires », membres présumés du commando qui a criblé de balles le président Moïse à son domicile dans la nuit de mardi à mercredi, et en avoir interpellé six autres.  

Parmi ces derniers, figure un citoyen américain, a affirmé jeudi à l’AFP Mathias Pierre, ministre chargé des questions électorales.

Le département d’État, sans confirmer l’arrestation d’un ressortissant américain, a annoncé jeudi avoir accepté d’aider la police haïtienne dans le cadre de l’enquête.

Le chef de la police nationale haïtienne, Léon Charles, a lancé un appel au calme. Il est toutefois resté vague sur les opérations en cours.

« Parmi les assaillants, six sont entre les mains de la police et cinq voitures ont été récupérées. Malheureusement la population en a brûlé trois », a-t-il dit jeudi dans une conférence de presse.

« Nous avons déjà en main les auteurs physiques et nous sommes à la recherche des auteurs intellectuels », a poursuivi le chef policier.

Plusieurs « auteurs possibles » de l’assassinat du président « ont par ailleurs trouvé refuge dans deux bâtiments » à Port-au-Prince « et sont encerclés par la police », a de son côté affirmé l’émissaire de l’ONU dans ce pays, Helen La Lime.

Deux responsables policiers sur la sellette

Au moins deux hauts responsables policiers, directement chargés de la sécurité du chef de l’État, étaient eux-mêmes sur la sellette et convoqués devant la justice, a annoncé jeudi le chef du parquet de Port-au-Prince.  

Me Bed-Ford Claude, le commissaire du gouvernement de la capitale s’est en effet interrogé sur l’apparente passivité — ou l’absence de réaction – des agents chargés de veiller à la sécurité de M. Moïse.  

« J’ai passé une journée dans la résidence du président. Je n’ai constaté aucun policier victime, sinon le président et son épouse. Si vous êtes responsables de la sécurité du président, où étiez-vous ? Qu’avez-vous fait pour éviter ce sort au président ? », a-t-il questionné.  

Dans le pays, chacun restait jeudi aux aguets, les magasins, les banques commerciales, les pompes à essence et les petits commerces de la principale métropole haïtienne gardant porte close.  

L’aéroport de Port-au-Prince a été fermé, tout comme la frontière avec la République dominicaine.

Devant un commissariat de Petionville, en banlieue de Port-au-Prince, des habitants acclamaient de leur côté la police pour avoir procédé à des arrestations et appelaient au lynchage des assaillants présumés.

Le commando était composé de tueurs à gages « professionnels » s’étant fait passer pour des responsables de l’agence américaine antidrogue, selon l’ambassadeur haïtien aux États-Unis.

La communauté internationale s’est immédiatement alarmée de cet assassinat, à l’image du président américain Joe Biden et du pape qui ont dénoncé un acte « odieux » tandis que le Conseil de sécurité de l’ONU a réclamé que les auteurs de l’assassinat « soient rapidement traduits en justice ». Il s’est réuni en urgence en milieu de journée jeudi à huis clos.

Vide politique

Cette attaque déstabilise encore davantage le pays le plus pauvre des Amériques, gangrené par l’insécurité.  

Et aux questions sur la traque des auteurs de l’attaque viennent s’ajouter celles sur l’avenir du pays, à commencer par sa gouvernance.

Deux hommes prétendent actuellement diriger la nation de 11 millions d’habitants, dont plus de la moitié a moins de 20 ans.  

L’un des derniers gestes politiques de Jovenel Moïse, mort à 53 ans, avait en effet été de nommer lundi un nouveau premier ministre, Ariel Henry. Celui-ci n’avait pas encore pris ses fonctions.

Mais, quelques heures après son assassinat, c’est le premier ministre par intérim, Claude Joseph, qui a décrété l’état de siège, octroyant des pouvoirs renforcés à l’exécutif. Ce dernier est censé durer quinze jours.  

« Y a-t-il plusieurs premiers ministres nommés dans le pays ? », a interrogé Ariel Henry, assurant que Claude Joseph n’était que ministre des Affaires étrangères.

L’opposition politique a aussi accusé Claude Joseph d’accaparer le pouvoir.

Helen La Lime, émissaire de l’ONU, a estimé jeudi que Claude Joseph représentait l’autorité responsable tant qu’Ariel Henry n’avait pas prêté serment, évoquant un article de la constitution haïtienne qui prévoit qu’en cas de vacance de la présidence, « le Conseil des ministres, sous la présidence du premier ministre, exerce le pouvoir exécutif jusqu’à l’élection d’un autre président ».

Le défenseur des droits de la personne, Me Gédeon Jean, a qualifié auprès de l’AFP de « suspect » l’empressement du premier ministre par intérim à déclarer l’État de siège, l’amenant à « entrevoir une tentative de coup d’État ».

Le pays est de toute façon plongé dans une crise institutionnelle. Jovenel Moïse n’avait pas organisé d’élection depuis son arrivée au pouvoir début 2017, et le pays n’a plus de Parlement depuis janvier 2020.

Accusé d’inaction face à la crise et confronté à une vive défiance d’une bonne partie de la société civile, il gouvernait principalement par décrets.

Lisez la lettre de Dany Laferrière : La machine à tuer