L’empereur japonais Akihito s’apprête à abdiquer aujourd’hui pour céder le trône à son fils Naruhito, demain. Si cette cérémonie sera essentiellement symbolique, le Japon espère en profiter pour tourner la page sur des années difficiles.

Manon Louvet
La Presse

Qui est Naruhito ?

Âgé de 58 ans, Naruhito apparaît régulièrement lors d’événements officiels, mais ses idées restent peu connues. Son épouse, issue d’une famille de diplomates, a souvent exprimé son malaise face à son statut et aux conditions de vie qui en découlent. Les deux forment un couple impérial très populaire : leurs difficultés à avoir un enfant ont notamment suscité la sympathie des Japonais. Après des années d’attente, ils donnent finalement naissance à une fille en 2001, la princesse Aiko de Toshi. Celle-ci étant écartée de la succession en raison de son sexe, le couple impérial pourrait être tenté de relancer une vieille réforme afin d’autoriser les femmes à accéder au trône.

Élan nationaliste

« Le gouvernement japonais tente de faire de la transition impériale un grand événement. En général, on parle peu de l’empereur au Japon. C’est au Nouvel An qu’on sent le plus sa résonance dans le peuple, quand les gens vont le saluer. Les gens l’applaudissent poliment et quelques fois, des poignées de nationalistes crient “tenno banzai!” (“Que le vénérable empereur atteigne 10 000 ans”) », illustre Jean Dorion, délégué du Québec à Tokyo de 1994 à 2000. Signe d’une certaine ferveur, expositions et programmes télévisés nostalgiques se multiplient tandis que journaux et magazines cumulent les rétrospectives.

Du deuil à la fête

Cette transition n’a rien à voir avec la précédente, explique Sachiyo Kanzaki, responsable du programme japonais de l’UQAM. « J’ai vécu la dernière passation impériale. À l’époque de l’empereur Showa [nom donné à l’empereur Hirohito après sa mort], l’empereur était une divinité jusqu’à ce qu’il renonce à ce statut en 1945. À sa mort, tout le pays était en deuil. On devait se passer de plusieurs plaisirs », se rappelle Mme Kanzaki. « Cette fois, c’est bien différent. C’est un événement plus festif », dit-elle. L’empereur Akihito, qui a décidé d’abdiquer en 2016 et qui voit enfin se réaliser son vœu de laisser le trône à son fils, est encore en bonne santé.

Une tradition brisée ?

L’abdication marque une première pour le Japon, la passation du trône survenant habituellement à la mort du souverain. « C’est une tradition avant tout. Cela ne change pas grand-chose vu que l’empereur n’a aucun pouvoir. Tout le monde n’est pas forcément intéressé par ce changement, mais certains le prennent très au sérieux, car la famille impériale est très respectée, d’autant plus que le Japon est un pays de tradition », analyse Bernard Bernier, professeur à l’Université de Montréal spécialisé dans l’histoire contemporaine du Japon. « Le Japon est un pays marié à la tradition, n’importe quelle rupture dans la tradition fait réagir, explique David Passarelli, professeur à l’Université des Nations unies au Japon. L’abdication, ça ne s’est jamais produit auparavant, c’est à peu près le même impact qu’un pape qui abdique. »

Tourner la page

Le départ de l’empereur Akihito marquera la fin de l’ère Heisei (1989-2019), qui s’est avérée difficile pour les Japonais. Un an après son accession au trône, une récession économique débutait. « Pour la grande majorité des Japonais, les années de l’ère Heisei sont des années perdues pour le Japon. Ça symbolise l’instabilité, le séisme de Kobe en 1995 et celui qui a détruit Fukushima en 2011. La grande croissance s’est estompée dans les années 90, et on est en déclin depuis », explique Toru Yoshida, professeur de science politique à l’Université d’Hokkaido et spécialiste de l’économie politique japonaise. Avec l’ère Reiwa qui débutera demain avec l’arrivée du nouvel empereur, il y a une volonté de donner un nouveau souffle à ce pays de quelque 126 millions de personnes.

Une ère d’« espoir »

Aujourd’hui, l’ère Reiwa promet une époque harmonieuse et porteuse d’espoir. Les deux idéogrammes de cette dernière signifient « agréable » ou « ordre », et « harmonie » ou « paix » : « Le printemps vient après l’hiver sévère, ce nom veut marquer le début d’une période qui déborde d’espoir », a récemment déclaré le premier ministre japonais Shinzo Abe. C’est le gouvernement qui est chargé de choisir le nouveau nom de chaque ère. Reiwa est tiré d’un court poème japonais « waka », faisant référence à la nature. L’appellation de cette ère est le fruit d’une réflexion de plusieurs mois entre experts, personnalités d’origines diverses et dirigeants politiques japonais.

Comment fonctionnent les ères ?

Sur la plupart des calendriers japonais, il est actuellement indiqué l’année 31, et non pas 2019. Chaque fois qu’un empereur s’éteint, son héritier est intronisé et une nouvelle ère avec un nouveau nom débute. Depuis 1989, c’est l’empereur Akihito qui règne sur l’archipel. Son ère qui prendra ainsi fin a été nommée l’ère Heisei, signifiant « accomplissement de la paix ». Demain, le pays entrera alors dans l’ère Reiwa au moment où le prince héritier Naruhito montera sur le trône. 

— Avec la collaboration de Laura-Julie Perreault, La Presse

Chronologie des ères précédentes

Ère Taishō de 1912 à 1926

Signifie « période de grande justice »

Empereur Taishō

L’état de santé de l’empereur pousse le déplacement du pouvoir politique vers le Parlement du Japon.

Ère Shōwa de 1926 à 1989

Signifie « ère de paix éclairée »

Empereur Hirohito

Ce règne fut le plus long de tous les empires du Japon.

Ère Heisei de 1989 à 2019

Signifie « accomplissement de la paix »

Empereur Akihito

Le Japon est secoué par plusieurs crises.