L'Argentine autorise le mariage entre homosexuels, mais le tango s'y limitait jusqu'ici, la plupart du temps, à une danse homme-femme. À l'occasion de la journée mondiale de lutte contre l'homophobie, notre collaborateur explique que les Argentins suivent de plus en plus le rythme du tango gai.

Olivier Ubertalli, collaboration spéciale LA PRESSE

Les cris plaintifs et nostalgiques des violons résonnent dans les haut-parleurs de la milonga (salon de tango) du quartier de San Telmo. Sur la piste de danse, une vingtaine d'élèvent suivent les cours de tango de Mariana Docampo, femme brune de 38 ans.

Il y a des hommes qui dansent avec des femmes, mais aussi des femmes avec des femmes et des hommes avec des hommes. Pour cause: la soirée, baptisée Tango Queer, propose depuis plusieurs années aux couples homosexuels de partager leur passion.

Malgré le fait que Buenos Aires soit la capitale réputée la plus ouverte aux homosexuels d'Amérique latine, la discrétion ne fait pas de mal pour danser en toute liberté. Sans aucun regard critique, ni inquisiteur.

«C'est très fort visuellement, deux hommes ou deux femmes qui dansent ensemble le tango. Ici, c'est un endroit plus protégé et décontracté que les salons de milonga traditionnels où il y a des gens qui peuvent s'agacer.»

Structure machiste

Lors de la soirée Tango Queer, où les hétérosexuels sont les bienvenus, chacun danse avec qui il veut. Qu'on soit homme ou femme, on peut être meneur ou être guidé, ce qui diffère des normes de la milonga «classique».

«Le tango a une structure profondément machiste, car c'est l'homme qui guide et la femme qui suit l'homme. Elle n'a jamais beaucoup de marge de liberté», déplore Mariana Docampo.

Beaucoup ont oublié qu'à ses origines, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le tango se dansait entre hommes. «Cela n'avait rien à voir avec l'orientation sexuelle, avertit Edgardo, élégant danseur homosexuel, originaire de la ville de Tucumán. Les hommes étaient contraints de pratiquer entre eux, car la plupart avaient émigré d'Europe sans femme.»

Le tango, issu de la culture populaire et des faubourgs de Buenos Aires, se dansa donc d'abord entre mâles, puis avec des prostituées, et enfin, avec des «femmes du monde».

Les moeurs évoluent

Aujourd'hui, l'Argentine est très ouverte en matière de reconnaissance des droits sexuels. Le pays sud-américain a légalisé le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels en 2010. La semaine dernière, il a autorisé les travestis et transsexuels à choisir librement leur genre. Une personne n'a plus qu'à se rendre à l'état civil argentin pour changer son genre sur ses papiers d'identité. C'est là une petite révolution: ni décision judiciaire ni opération de changement de sexe ne sont requises pour le changement d'identité.

Dans le tango, les moeurs ont également fini par évoluer. Autrefois confidentiel, le tango homosexuel commence à s'afficher à Buenos Aires. «Je n'ai jamais eu de problème ni de gêne à danser avec un autre homme dans une milonga traditionnelle», assure Juan Pablo, d'une vingtaine d'années.

Lorenza, jeune militante lesbienne, rêve désormais que les hommes hétérosexuels se mettent à danser ensemble, un peu comme au début du tango. «Je pense que les hommes, peu importe leur orientation sexuelle, devraient lâcher prise et laisser libre cours à leurs émotions, à leur sensibilité. Cela m'attriste de voir parfois des hommes assis tout seuls. Qu'ils dansent ensemble!»