À sa cinquième tentative, Raila Odinga pourrait devenir mardi le nouveau président du Kenya. Mais on craint des tensions dans la foulée du scrutin…

Publié le 7 août
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Cinq tentatives pour Raila Odinga ? En voilà un qui a de la suite dans les idées.

En effet, mais cette fois pourrait être la bonne pour ce vieux routier de la politique kényane. À 77 ans, Raila Odinga, dit « Baba », est donné vainqueur de l’élection présidentielle qui aura lieu mardi dans le pays d’Afrique de l’Est.

PHOTO JAMES OATWAY, REUTERS

William Ruto s’est adressé samedi à ses partisans rassemblés dans le stade Nyayo, à Nairobi.

Un sondage Ipsos publié mardi lui accorde 47 % des voix, contre 41 % pour son rival principal, le vice-président sortant, William Ruto. Mais rien n’est encore joué, car la majorité absolue est nécessaire pour accéder au pouvoir et le nombre d’indécis frôle toujours les 10 %. Sans parler des alliances avec des candidats défaits, qui pourraient forcer un second tour.

D’où les craintes ?

Tout à fait. Le Kenya a derrière lui un long historique de violences liées aux élections présidentielles. En 2007-2008, des affrontements entre diverses ethnies et factions partisanes avaient fait plus de 1000 morts. Le scrutin de 2017 avait aussi mal tourné.

PHOTO BAZ RATNER, REUTERS

Sur des pancartes électorales installées à Nairobi, on voit Raila « Baba » Odinga, chef de la coalition Declaration of Unity, et William Ruto, leader de la United Democratic Alliance.

Les institutions se sont certes consolidées (Commission électorale, Cour suprême), mais il suffirait d’un résultat serré pour que les tensions renaissent. « Tout est possible », résume Cameron Hudson, analyste de l’Afrique au Center for Strategic & International Studies. « Mon inquiétude est que les candidats rejettent les résultats en criant à la fraude et mobilisent leurs supporteurs pour protester. Du coup, l’environnement pourrait devenir explosif et difficile à contrôler. »

Peut-on imaginer des appels aux clivages ethniques, comme dans le passé ?

Un peu moins cette fois. Car aucun des candidats actuels n’est issu de la tribu des Kikuyus, qui domine la politique kényane depuis l’indépendance, et qui a toujours été au centre des violences ethniques. En outre, William Ruto et Raila Odinga ont tous deux eu l’idée de s’adjoindre un colistier d’origine kikuyu, ce qui risque d’atténuer les risques.

Malgré tout, l’inquiétude règne…

Le potentiel inflammable reste bien réel. Et la communauté internationale, États-Unis en tête, craint l’embrasement en raison de l’importance géostratégique du Kenya. Le pays est une puissance économique africaine et un facteur de stabilisation dans une région très volatile. L’Éthiopie voisine, qui jouait ce rôle auparavant, est désormais aux prises avec une guerre civile. Idem pour le Soudan du Sud. La Somalie est perturbée depuis plusieurs années par la menace djihadiste. « Si le Kenya devait faire face à des turbulences à cause de ces élections, les effets s’étendraient bien au-delà du pays, souligne Cameron Hudson. Ce sont des raisons pour lesquelles il faut faire attention à ce qui va se passer la semaine prochaine. »

PHOTO LUIS TATO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un policier surveille les boîtes de scrutin, en prévision de la présidentielle kényane. Pas moins de 150 000 policiers auraient été affectés au scrutin.

Et sur le terrain, que promettent les deux favoris ?

Le gros enjeu de cette élection est l’économie. Le Kenya a été frappé durement par le ralentissement dû à la COVID-19 et par la guerre en Ukraine. Le pays importe 80 % de son blé de l’Ukraine et de la Russie et la majorité de ses fertilisants de la Russie. Un vrai problème pour cette société majoritairement agraire. Les deux candidats promettent la reprise économique et l’éradication de la dette extérieure, avec des visions toutefois différentes. Ruto en jouant la carte des petites entreprises, Odinga en promettant des traités de libre-échange et l’implantation de multinationales pour créer de l’emploi. L’un et l’autre s’accusent par ailleurs de corruption, au point qu’Odinga a refusé de croiser le fer avec son rival il y a 10 jours lors du débat électoral.

Accusations fondées ?

« Il y a beaucoup de vérité dans les deux cas. C’est le Kenya », répond Cameron Hudson, en surlignant l’extrême richesse de l’un et de l’autre. L’expert précise que la jeunesse kényane est fortement désillusionnée face à ces deux politiciens de carrière issus de l’establishment, même si Ruto tente de jouer la carte de l’homme du peuple et porte-voix des classes ouvrières. « [Les jeunes] voient les mêmes politiques, des politiciens de l’élite qui se sont enrichis grâce à leurs relations. Ils sont extrêmement démotivés. » Cet électorat pourrait jouer un rôle crucial dans le scrutin de mardi. Les deux candidats ont promis qu’ils accepteraient le verdict, mais le passé d’Odinga dit tout le contraire : il avait contesté les résultats lors de ses quatre participations précédentes…

Avec des informations de RFI. la BBC. France 24 et The Africa Report

Liesse au dernier jour de campagne

Entourés de milliers de jeunes militants en liesse, les deux favoris à la présidentielle au Kenya ont promis samedi un avenir économique plus radieux, lors d’ultimes rassemblements à Nairobi, à trois jours d’un scrutin qui s’annonce serré. Raila Odinga et William Ruto ont jeté leurs dernières forces dans la bataille après avoir sillonné depuis des mois le pays et distribué casquettes, aliments ou argent en petites coupures lors de rassemblements quotidiens pour convaincre les électeurs.

Dès samedi matin, le stade de Kasarani, à Nairobi, et ses 60 000 places se sont parés des couleurs orange et bleue de « Baba », « papa » en swahili. Odinga leur a promis qu’ensemble ils feraient du « Kenya une démocratie et une économie dynamique et mondiale ». Tout comme lui, William Ruto — qui tenait son rassemblement à quelques kilomètres de là, dans le stade Nyayo – a promis de lutter contre la corruption, gros point noir dans ce pays classé 128e sur 180 dans ce domaine par l’ONG Transparency International.  

Agence France-Presse

En savoir plus

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    Nombre d’ethnies présentes au Kenya
    Source : KenyaCradle
    53 373 137 
    Nombre d’habitants du Kenya
    Source : Worldometer.info