À Khartoum, un jeune Soudanais déguisé en Spider-Man manifeste pour le retour de la démocratie après le coup d’État militaire d’octobre 2021 et vole au secours des enfants de la rue. Un « héros au grand cœur » qui ne plaît pas aux autorités.

Publié le 13 juin
Augustine Passilly Collaboration spéciale

L’optimisme est devenu une denrée rare au Soudan. Il y a trois ans, les Soudanais balayaient 30 années de dictature au terme d’un soulèvement exigeant « liberté, paix et justice ». Une chaotique transition démocratique menée par un tandem militaro-civil s’en est suivie. Jusqu’à ce que le putsch du 25 octobre dernier fasse déchanter les plus confiants.

Cinq jours après le coup d’État, une manifestation monstre a pourtant inondé les rues de la capitale, Khartoum. Avec pour mot d’ordre : « pas de retour en arrière ».

Pour la première fois, celui que tout le monde appelle « Spidey* » a enfilé son costume de Spider-Man. Depuis, il l’enfile lors de chaque marche pacifique contre le coup militaire. « Quand je m’habille en Spider-Man, je me sens puissant et libre. »

Un enfant intrépide

Spidey entend « faire du Soudan la plus grande puissance du monde ». Le révolutionnaire de 27 ans s’appuie sur le modèle japonais qui lui a été soufflé par son grand-père. « Quand j’étais petit, il me racontait comment la société japonaise a progressé rapidement grâce à la science. Cela m’a donné envie d’en savoir plus. Je voulais étudier dans ce seul objectif », se souvient-il.

Or, ses parents ne destinaient pas cet enfant intrépide aux études. À 10 ans, le petit garçon commence à vendre des bouteilles d’eau sur le marché. Puis, il augmente ses gains et parvient à acheter un âne capable de transporter un conteneur pour remplir les réservoirs de ses voisins. Les revenus permettent d’alimenter le foyer et de payer la scolarité de ses frères et sœurs, jugés plus studieux. Spidey en dissimule toutefois une maigre partie.

Photo fournie par Native Voice Films

Spidey entend « faire du Soudan la plus grande puissance du monde ».

Un scientifique autodidacte

Au bout de deux ans, il se présente, seul, à l’école du quartier et s’inscrit avec les deniers économisés. Impressionné, le directeur incite l’équipe pédagogique à la bienveillance avec le seul élève qu’il ait jamais vu payer ces frais de sa poche. Spidey finit par obtenir son baccalauréat dans un lycée technologique de la capitale. Dans ses heures libres, il pratique le kung-fu. Mais, surtout, il s’autoforme aux sciences mécaniques.

C’est à la fois un don et une passion. Quand j’étais plus jeune, je cassais intentionnellement des objets chez moi, par exemple la radio, pour observer ce qu’il y avait à l’intérieur, les réparer et améliorer leurs performances.

Spidey

Depuis deux ans, Spidey transmet bénévolement ses connaissances à une vingtaine d’enfants inscrits dans son « Club des sciences et des superhéros ». Une soixantaine d’autres sont sur sa liste d’attente.

Photo fournie par Native Voice Films

Spidey et son « Club des sciences et des superhéros »

« Je rêve d’un Soudan où l’éducation et les soins seraient gratuits », confie-t-il. « Nous pouvons créer une génération qui comprendra que notre pays n’est pas à vendre, insiste-t-il. Ces jeunes appartiennent à une terre et non à un gouvernement. » Des mots qui font écho à une question qui hante les Soudanais : comment expliquer qu’un territoire riche en métaux précieux et doté de sols fertiles se retrouve étranglé par une telle pauvreté ? Les généraux au pouvoir, gangrenés par la corruption, sont très souvent pointés.

Photo fournie par Native Voice Films

Depuis deux ans, Spidey transmet bénévolement ses connaissances à une vingtaine d’enfants inscrits dans son club.

Un révolutionnaire endeuillé

De nombreux citoyens réclament donc le retour d’un État civil. Ce mouvement d’opposition est coordonné par les comités de résistance locaux, implantés dans toutes les villes de ce grand pays d’Afrique de l’Est.

Spidey reproche, en revanche, aux partis politiques d’agir « dans leur propre intérêt et non dans celui de la nation ». Comme beaucoup de jeunes, le superhéros se mobilise aussi en raison de sa soif de justice. La féroce répression a fait au moins 99 victimes depuis le putsch, dont Abubaker Salah Alnosh, le meilleur ami de l’homme-araignée.

Spidey est lui-même dans le viseur des autorités depuis la diffusion, le 17 mai, du documentaire The Spider-Man of Sudan : The Real-Life Superhero of the Protest Movement1 sur le site du Guardian. Le héros au grand cœur espère que sa combinaison satinée le protégera des griffes des forces de l’ordre, qui multiplient les arrestations depuis huit mois. De la même manière qu’une araignée avait tissé une toile devant la grotte où se cachait le prophète Mohammed pour échapper à ses ennemis, conclut ce musulman.

* Nous ne révélons pas son vrai nom par mesure de sécurité.

1. Visionnez le documentaire The Spider-Man of Sudan (en anglais)
Contribuez au projet de Spidey (en anglais)