(Genève) Des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ont été commis en Libye depuis 2016, a conclu lundi une mission d’enquête de l’ONU, le jour même où de nouveaux charniers ont été découverts dans la ville de Tarhouna, le théâtre de nombreuses exactions.

Christophe VOGT Agence France-Presse

« Il y a des raisons de penser que des crimes de guerre ont été commis en Libye, tandis que les violences perpétrées dans les prisons et contre les migrants dans le pays peuvent s’avérer être des crimes contre l’humanité », soulignent ces experts, qui confirment des faits dénoncés de longue date.  

Cette mission indépendante a toutefois décidé de ne pas publier « la liste des individus et groupes (aussi bien libyens qu’étrangers) qui pourraient être responsables des violations, sévices et crimes commis en Libye depuis 2016 ».

« Cette liste confidentielle le restera, jusqu’à ce que se fasse jour le besoin de la publier ou de la partager » avec d’autres instances pouvant demander des comptes aux responsables, a-t-elle ajouté.

Les auteurs du rapport notent que la justice libyenne enquête également sur la plupart des cas évoqués par la mission de l’ONU, mais indiquent que « le processus pour punir les gens coupables de violations ou de maltraitances est confronté à des défis importants ».

La mission composée de trois experts, Mohamed Auajjar, Chaloka Beyani et Tracy Robinson, a rassemblé des centaines de documents, interviewé 150 personnes et mené l’enquête en Libye même, mais aussi en Tunisie et en Italie.  

Civils, migrants et prisonniers

« Les civils ont payé un lourd tribut » aux violences qui déchirent la Libye depuis 5 ans, souligne le rapport, qui confirme aussi la présence de mercenaires du groupe russe de sécurité privée Wagner.

Il évoque également le recrutement d’enfants soldats syriens par le Gouvernement d’union nationale (GNA) et facilité par la Turquie, ainsi que les assassinats de femmes jouant un rôle important dans la vie du pays.

Les experts ont aussi mis en exergue les exactions commises à Tarhouna, une localité rurale à quelque 80 km de la capitale Tripoli, qui a été le théâtre d’enlèvements, de tortures et d’exécutions sommaires et où des dizaines de charniers ont été découverts depuis l’été 2020.

Deux nouveaux charniers et 10 corps non identifiés y ont été découverts, a annoncé lundi l’autorité libyenne en charge des disparus.  

L’existence de charniers avait été signalée pour la première fois après le départ de la ville en juin 2020 des forces du maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’Est libyen.

Plus de 150 dépouilles ont depuis été retrouvées, ce qui a suscité émoi et indignation dans la société libyenne.

Les migrants, qui tentent de trouver un passage vers l’Europe en Libye, sont eux soumis à toutes sortes de violences « dans les centre de détention et du fait des trafiquants », a dénoncé Chaloka Beyani.

« Notre enquête montre que les agressions contre les migrants sont perpétrées à une large échelle par des acteurs étatiques et non étatiques, avec un haut degré d’organisation et avec les encouragements de l’État-autant d’aspects qui laissent à penser qu’il s’agit de crimes contre l’humanité ».

Une opération « anti-drogue » menée vendredi et samedi par les autorités libyennes dans un faubourg pauvre de la capitale Tripoli, qui a ciblé principalement des migrants en situation irrégulière, a fait un mort et au moins quinze blessés, avait souligné dimanche l’ONU en Libye.

Les experts soulignent aussi la situation dramatique dans les prisons libyennes, où les détenus sont parfois torturés quotidiennement et les familles empêchées de visiter.

La détention arbitraire dans des prisons secrètes et dans des conditions insupportables est utilisée par l’État et les milices contre tout ceux qui sont perçus comme une menace.

« La violence est utilisée à une telle échelle dans les prisons libyennes et à un tel degré d’organisation que cela peut aussi potentiellement constituer un crime contre l’humanité », a souligné Tracy Robinson.

Le rapport doit être présenté au Conseil des droits de l’homme à Genève — la plus haute instance de l’ONU dans ce domaine — le 7 octobre.