Alors que plus de 2 milliards de vaccins contre la COVID-19 ont été administrés dans le monde, l’Afrique est à la traîne ; seulement 2 % de la population du continent a reçu au moins une dose. Aux problèmes d’approvisionnement et de logistique s’ajoutent la politique et la méfiance, quelques pays refusant toujours l’inoculation.

Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

« Ici, on meurt aussi d’autres choses... »

Au Burundi, l’usage des couvre-visages n’est pas répandu. La pandémie n’a pas beaucoup modifié les habitudes, même si la population est plus sensibilisée qu’avant.

Le pays, situé dans le centre-est de l’Afrique, n’est pourtant pas à l’abri de la COVID-19, malgré ce qu’avait affirmé son ancien président Pierre Nkurunziza, mort en juin l’an dernier – des rumeurs, démenties par les autorités, ont mis en cause le virus dans sa disparition.

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Il y avait foule lors des célébrations de Pâques dans cette église du Burundi, le 4 avril dernier, où il n'y avait ni masque ni distanciation physique.

« Le discours, porté au plus haut niveau par le président, était de dire : “On est protégés comme pays de toutes les façons, c’est quelque chose de loin, ça ne viendra jamais au Burundi. Dieu assure la protection du pays” », explique le chercheur burundais René-Claude Niyonkuru, joint au téléphone en Belgique, où il travaille sur l’analyse des politiques publiques pour l’Université catholique de Louvain.

Il est difficile de savoir combien de Burundais ont réellement été infectés par la COVID-19, même si le nouveau président, Évariste Ndayishimiye, a lancé une grande offensive contre le virus, avec des centres de dépistage et des campagnes de sensibilisation aux gestes barrières.

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Évariste Ndayishimiye, nouveau président burundais

On répertorie officiellement un total de 404 cas par million d’habitants et 8 morts depuis le début de la pandémie. Mais les experts sont sceptiques et pensent que les chiffres sont plus élevés. Il reste difficile d’obtenir des informations fiables au Burundi, où la liberté de la presse est réprimée.

Pas de vaccination

Malgré la position de M. Ndayishimiye, qui a déclaré la COVID-19 ennemi numéro un à son arrivée au pouvoir, le pays n’a pas encore montré d’intérêt pour une campagne de vaccination.

Selon les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) Afrique, trois pays sur le continent ne jugent toujours pas nécessaire de vacciner leur population : le Burundi, l’Érythrée et la Tanzanie.

Cette réticence inquiète les experts.

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Scène de la vie quotidienne à Bujumbura, capitale du Burundi, où les gestes barrières à l'égard de la COVID-19 son rares.

« Nous avons besoin d’un effort concerté pour freiner la maladie, dit Tolbert Nyenswah, associé de recherche principal en santé publique à l’Université Johns Hopkins. Si un continent de 1,3 milliard de personnes n’est pas protégé, ça pourrait devenir un problème très grave. »

L’apparition de nouveaux variants, plus virulents et plus mortels, pourrait avoir des répercussions non seulement sur la population africaine, mais aussi sur le reste du monde.

Tanzanie

Une mutation jugée troublante a déjà été répertoriée par les scientifiques en Angola, chez trois voyageurs en provenance de la Tanzanie, à la mi-février.

Ce pays a connu une situation semblable à celle de son voisin, le Burundi, pendant la pandémie. Le président, John Magufuli, fervent chrétien négateur de la science autour de la COVID-19, est mort en mars dernier – ce qui a alimenté, là aussi, des rumeurs non confirmées voulant qu’il ait été frappé par le virus.

Sa successeure, Samia Suhulu Hassan, a mis en place un comité contre la COVID-19. Sans toutefois ouvrir la porte à la vaccination pour l’instant.

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Samia Suhulu Hassan, nouvelle présidente de la Tanzanie

« Je pense qu’elle avance lentement et prudemment, dit Stephen J. Rockel, professeur agrégé d’histoire à l’Université de Toronto et spécialiste de la Tanzanie. Parce qu’elle est arrivée au pouvoir sous des circonstances inhabituelles. Et elle fait probablement partie d’une faction minoritaire dans le parti. Et parce que ce qu’elle a à faire, c’est un virage à 180 degrés à propos de la pandémie. »

Mais même si elle voulait maintenant procéder à la distribution de vaccins, les fioles se font rares dans certaines régions du monde, particulièrement en Afrique.

Retard sur le continent

« Avant de pouvoir vacciner, il faut disposer de vaccins, rappelle Lucien Albert, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Le continent africain ne produit qu’une petite fraction de l’ensemble des vaccins qu’il utilise pour sa population. L’Afrique est très dépendante des autres pays et des autres régions pour ses vaccins. »

L’Inde a mis un frein à l’exportation de son vaccin lorsque le nombre de nouveaux cas à l’intérieur de ses frontières est devenu hors de contrôle. Des retards sont aussi attribués à une possible contamination d’une manufacture aux États-Unis.

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Distribution de vaccins en mars à Mogadiscio, en Somalie, en vertu du programme COVAX. Depuis l'explosion du nombre de cas de COVID-19 en Inde, notamment, la source s'est tarie.

Les pays plus défavorisés ont été les premiers touchés par les différents problèmes d’approvisionnement. Les vaccins promis dans le cadre du programme COVAX, initiative pour assurer une distribution plus équitable des doses dans le monde, codirigée par la Coalition pour les innovations en matière de préparation des épidémies, GAVI et l’Organisation mondiale de la santé, semblent avoir été les premiers qui n’ont pas été livrés.

Les pays à revenu élevé, où l’on compte 16 % de l’humanité, ont reçu 37 % des doses injectées, selon l’Agence France-Presse.

Facteurs

M. Albert montre du doigt le « nationalisme vaccinal de certains pays qui n’hésitent pas à commander beaucoup plus de doses que nécessaire, au détriment de l’intérêt général et de la solidarité internationale ».

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Malgré les réticences du pouvoir envers les vaccins contre la COVID-19, des initiatives sont mises de l'avant pour vacciner les habitants des zones rurales au Kenya, comme ici dans le village de Siaya en mai.

À cela s’ajoutent les problèmes de logistique : transport et conservation des vaccins sur une grande surface, avec une population éparpillée sur un vaste territoire. Du personnel en nombre suffisant est nécessaire pour administrer les vaccins. Dans beaucoup de pays, il faut aussi composer avec les conflits armés. Sans oublier les considérations économiques.

Le continent semble avoir été relativement épargné par les premières vagues de la COVID-19, qui ont fauché plus particulièrement les personnes âgées dans les pays occidentaux, ce qui a pu contribuer à une attitude plus laxiste face aux vaccins et à la prévention.

« Nous sommes malheureusement dans un contexte où il y a eu de la violence politique, où il y a d’autres épidémies – le paludisme, qui tue à peu près 3000 personnes par an, et parfois plus, note M. Niyonkuru. C’est comme si les gens ont une autre relation avec la mort. Comme si les gens se disaient : “Ici, on meurt aussi d’autres choses, ce n’est pas que la COVID.” »

« Aucun pays n’est sorti du bois »

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Lors d'une simulation en mai, une infirmière teste un respirateur à la suite de la mise en service d'un générateur d'oxygène moderne à l'hôpital métropolitain de Nairobi, au Kenya. Les experts craignent qu'en cas de troisième vague, les systèmes de santé en Afrique ne soient pas en mesure de faire face à un afflux soudain de patients.

« Personne n’est en sécurité tant que nous ne sommes pas tous en sécurité », martèle le directeur des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) Afrique, John Nkengasong, dans une conférence de presse enregistrée le 3 juin.

Dans son allocution hebdomadaire, il s’inquiétait d’une augmentation du nombre de cas dans de nombreux pays du continent.

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John Nkengasong, directeur des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) Afrique

La troisième vague semble commencée sur le continent africain. Et le scénario vécu en Inde ce printemps, avec un nombre trop élevé de cas pour une prise en charge par le système de santé et des milliers de morts, fait craindre le pire.

« Le continent fait déjà face à de nombreux défis en ce qui concerne les systèmes de santé, dit à La Presse Tolbert Nyenswah, associé de recherche principal en santé publique à l’Université Johns Hopkins. La chaîne d’approvisionnement est fragile. »

Soins intensifs

L’Organisation mondiale de la santé a averti la semaine dernière que l’Afrique n’était pas prête à affronter une troisième vague.

On compte moins d’un lit aux soins intensifs pour 100 000 habitants dans 23 pays. Les respirateurs mécaniques font aussi défaut.

Il ne faudrait pas que la vague atteigne ce qu’on voit en Inde, [l’équipement] ne suffirait pas.

Lucien Albert, chargé de cours à l’Université de Montréal et directeur de projets à l’Unité de santé internationale

M. Albert estime qu’il y a eu des efforts dans certains pays, quoique tardifs, pour se procurer de l’équipement et pour organiser les soins intensifs. « Est-ce suffisant face à une vague majeure ? Je n’en suis pas convaincu, ajoute-t-il. Est-ce qu’il y a le personnel qualifié pour prendre en charge [les patients] même si le matériel est disponible, et est-ce qu’il est suffisant ? Je ne suis pas convaincu non plus. »

De nombreux pays sont dépendants de firmes privées et les coûts des équipements sont très élevés, pour des pays où les ressources manquent, rappelle-t-il.

Variants

Si l’Inde a été frappée si durement, c’est en raison de l’apparition d’un nouveau variant plus virulent et nécessitant plus de soins. La lenteur de la vaccination sur le continent fait craindre l’apparition d’une nouvelle mutation émanant de l’Afrique.

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Une Sud-Africaine, Kaironesa Sheik Suleman Allie, 76 ans, se fait vacciner au Cap, en mai dernier.

Une des préoccupations [avec l’absence d’immunisation], c’est qu’un variant africain s’étende et voyage. Les CDC Afrique ont documenté beaucoup de mutations sur le continent, ça doit être surveillé et nous devons voir s’il y a une résistance au vaccin.

Tolbert Nyenswah, associé de recherche principal en santé publique à l’Université Johns Hopkins

La vaccination reste la grande priorité, souligne le chercheur, qui rappelle qu’« aucun pays n’est sorti du bois ».

« Il faut agir sur le plan de la prévention, estime M. Albert. La prise en charge des malades, c’est important, mais la prévention aussi, et la vaccination, c’est très important. »

L’Afrique compte pour environ 1 % des plus de 2 milliards de doses administrées dans le monde.

Une fondation établie à Toronto a promis la semaine dernière une somme de 1,3 milliard sur trois ans pour acheter des vaccins contre la COVID-19 et les acheminer en Afrique. On ignore pour l’instant si cela permettra d’accélérer la campagne de vaccination à court terme.

M. Nkengasong, des CDC Afrique, a de son côté demandé aux grandes puissances d’être « du bon côté de l’Histoire ». « Je demande : distribuez les doses sur lesquelles vous êtes assis », a-t-il dit.

Avec l’Agence France-Presse