« Provisoirement, le régime a gagné et la contestation a perdu. »

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

L’écrivain algérien Kamel Daoud a causé tout un électrochoc, il y a un mois, en prononçant l’échec du mouvement de contestation algérien, dans une tribune publiée dans l’hebdomadaire français Le Point.

Dans sa lettre, l’auteur de Meursault, contre-enquête, qui a longtemps joint sa voix à celles de ses compatriotes contestataires, affirme que la « révolution du sourire » s’est essoufflée, qu’elle a perdu une partie de ses troupes hors des grands centres urbains, et que beaucoup d’Algériens, « épuisés et sans visibilité sur l’avenir » choisiront, avec pragmatisme, la sécurité plutôt que la démocratie.

PHOTO TOUFIK DOUDOU, ASSOCIATED PRESS

Même si elle n’a pas permis de venir à bout de tout un régime, la contestation des 12 derniers mois a permis aux Algériens d’accomplir des pas de géant.

Cet essoufflement n’était pas visible vendredi, alors que les Algériens soulignaient massivement le premier anniversaire du Hirak (mouvement), qui leur a permis de montrer la porte à leur ancien président grabataire, Abdelaziz Bouteflika, et à quelques-uns des membres de sa garde rapprochée… sans venir à bout de tout leur régime.

Depuis l’élection contestée, en décembre, du président Abdelmadjid Tebboune, proche de Bouteflika, le pouvoir algérien se livre à « des manœuvres tactiques pour reprendre l’initiative des réformes », résume Islam Amine Derradji, doctorant en sciences politiques et spécialiste de l’Algérie affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

C’est ainsi que le 22 février, jour anniversaire des premières manifestations nationales de 2019, a été déclaré jour de fête nationale. Les manifestants n’ont pas été dupes de cette tentative de récupération, et ont continué à appeler le régime en place à « dégager ».

Après 53 vendredis de protestation, quel bilan peut-on tracer de cette année de révolte ? Le vent de contestation en est-il vraiment à ses derniers moments ?

« Kamel Daoud a le droit d’écrire ce qu’il veut, mais le mouvement de radicalité pacifique se poursuit », tranche Cherifa Khedar, qui dirige un groupe de défense des victimes du terrorisme islamiste des années 90 et qui milite parmi les groupes de la société civile qui prônent la reconstruction de l’État algérien sur de nouvelles bases.

« Nous espérons toujours le départ total et pacifique de ce système », note Cherifa Khedar, jointe à Alger jeudi, la veille de la commémoration.

Mais elle reconnaît que ce jour n’est pas pour tout de suite. « Nous nous installons dans la durée. »

Il est bien trop tôt pour signer l’échec de la révolution algérienne, renchérit Islam Amine Derradji.

Ceux qui concluent à l’échec du Hirak sont ceux qui imaginent que ce mouvement aurait dû, en 12 mois, réaliser les changements profonds réclamés, fait valoir Louisa Dris, politologue à l’Université d’Alger, jointe par La Presse vendredi.

Au moment de l’entrevue, elle revenait de la manifestation au centre-ville de la capitale, un rendez-vous marqué par une « très, très forte mobilisation », malgré les tentatives du pouvoir de boucler la capitale, a-t-elle souligné.

C’est à moyen et à long terme que le mouvement de contestation réussira à reconstruire une nouvelle Algérie, prévoit Louisa Dris. En attendant, « c’est une source de pression politique, un incubateur d’acteurs qui réaliseront ces changements profonds ».

Les acquis

Même si elle n’a pas permis de venir à bout de tout un régime, la contestation des 12 derniers mois a permis aux Algériens d’accomplir des pas de géant. 

Ils se sont réapproprié l’espace public, le Hirak a fait de la rue le théâtre de la construction de la vie politique.

Islam Amine Derradji, spécialiste de l’Algérie

Selon le chercheur, c’est toute une nouvelle génération politique qui est en train de se former. « Plusieurs acteurs essaient de traduire les mots d’ordre des manifestations en propositions concrètes. »

Jusqu’à ce jour, la révolte algérienne est un mouvement sans leader. Ceux qui y voient un signe de faiblesse oublient qu’en Algérie, « dès qu’une tête émerge, elle risque de se faire acheter ou de disparaître du paysage », fait valoir Cherifa Kheddar.

D’ailleurs, comme le rappelle Louisa Dris, si le Hirak n’a pas de chef, c’est aussi parce que le régime, qui a resserré la répression depuis la présidentielle contestée du 12 décembre, a procédé à plusieurs arrestations parmi les figures au premier plan de la contestation.

Depuis le début de la contestation, le pouvoir algérien ne cesse de souffler le chaud et le froid. D’un côté, il arrête, emprisonne et menace de poursuites. Mais de l’autre côté, il répond à certaines demandes et tente d’en récupérer d’autres à son crédit, pour se positionner comme l’agent du changement réclamé.

C’est ainsi que le gouvernement se réclame du Hirak en proposant de réécrire la Constitution de l’Algérie – en réponse aux appels à une nouvelle Constitution. Aux yeux d’une grande partie de l’opposition, ce n’est qu’une stratégie visant à étouffer la révolte.

« Ce n’est que de la poudre aux yeux », résume Islam Amine Derradji.

Qu’ont donc accompli les Algériens depuis un an ? « Leur prise de conscience politique aurait pu être conjoncturelle, mais s’est transformée en une véritable conscientisation de la société », dit Louisa Dris.

Tout un réseau de groupes de la société civile continue à discuter de la suite des choses, dans une unité sans précédent, note Islam Amine Derradji.

Reste à faire l’essentiel : transformer cette conversation en une proposition, souligne Louisa Dris.

Aujourd’hui, les Algériens savent ce dont ils ne veulent pas et ce qu’ils veulent, mais ils n’ont pas encore structuré les moyens pour y parvenir.

Louisa Dris, politologue

Alors, le grand soir de l’Algérie nouvelle, c’est pour quand ?

Pas pour tout de suite, mais pour bientôt, croit Cherifa Kheddar. « Dans un an, ou deux, ou trois. » Et quoi qu’en pense Kamel Daoud…