Si un calme relatif régnait sur la capitale Lagos après des jours de violences, samedi, il n’en était rien dans plusieurs autres villes du Nigeria, où des pillages de masse ciblant bâtiments publics et entrepôts de nourriture se sont multipliés. Les militants à l’origine du mouvement de protestation lancé début octobre pour dénoncer la violence policière n’entendent pas se taire malgré les mises en garde musclées du président Muhammadu Buhari.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Comment les manifestations ont-elles commencé ?

Le mouvement de rue s’est enclenché au début du mois d’octobre après qu’une vidéo est apparue en ligne montrant des agents d’une unité spécialisée de la police battant deux jeunes Nigérians avant de tirer sur l’un d’eux à la jambe. L’unité en question, formée dans les années 90 pour lutter contre les vols à main armée, est depuis longtemps critiquée par les organisations de défense des droits de l’homme, qui lui reprochent de violenter et de voler de jeunes Nigérians en toute impunité. Amnistie internationale avait notamment relevé en 2016 dans un rapport détaillé que les personnes détenues par ses agents étaient régulièrement soumises à diverses formes de « torture », y compris des passages à tabac et des simulacres d’exécution, pour obtenir des informations et des « confessions » forcées.

Comment a réagi le gouvernement nigérian ?

Les autorités ont annoncé à plusieurs reprises par le passé leur intention de mettre fin aux pratiques abusives de l’unité spéciale, sans adopter de mesures concluantes. En réponse aux manifestations, la police a d’abord promis d’interdire les contrôles routiers arbitraires et d’enquêter sur les abus reprochés aux membres de l’unité en question, mais la promesse a été accueillie avec scepticisme. En réaction à la contestation, le président Buhari a fait savoir le 11 octobre qu’elle serait dissoute et qu’il entendait agir pour en finir avec la brutalité policière et traîner en justice les agents fautifs.

Ces promesses ont-elles suffi à rétablir le calme ?

Les manifestations se sont poursuivies, suscitant une réponse violente des forces de sécurité mardi. Selon Amnistie internationale, l’armée et la police ont ouvert le feu « sans avertissement » en soirée contre des manifestants pacifiques, tuant au moins une douzaine d’entre eux à Lagos. La représentante locale d’Amnistie internationale, Osai Ojigho, a assimilé ces actes à des « exécutions extrajudiciaires ». Adetola Onayemi, un avocat qui a regroupé des dizaines de collègues pour offrir une aide juridique aux personnes détenues dans le cadre des manifestations, affirme que les fusillades ont été « un choc ».

« On ne pensait pas que le gouvernement tournerait ses armes contre la population alors même qu’elle manifestait pacifiquement pour demander la fin de la violence policière », a-t-il déclaré en entrevue avec La Presse. Le militant reproche au gouvernement de vouloir réprimer le mouvement « par la peur, l’intimidation, la désinformation et la force ». Le président Buhari a prévenu dans une allocution jeudi soir qu’il « n’autoriserait personne à mettre en péril la paix et la sécurité de l’État ». Il a semblé esquisser par ailleurs un recul sur les promesses de réforme policière en disant qu’il avait été « trop faible » face aux manifestants à ce sujet. Alors que le calme semblait revenir vendredi, il a mis en cause des « émeutiers » pour la mort de plus d’une dizaine de policiers et de soldats depuis le début des troubles, qui auraient fait plus de 50 morts à l’échelle du pays.

Les manifestants craignent-ils d’autres violences ?

Plusieurs militants ont décrié l’allocution du chef d’État, ancien militaire putschiste qui a été élu démocratiquement à la tête du pays en 2015. Féyikémi Abudu, une militante en vue, a déploré sur Twitter le manque d’empathie du président. Le « collectif féministe » dont elle est membre a prévenu « qu’aucun Nigérian ne devait mourir en raison d’une violence insensée » et prié la population de demeurer chez elle pour respecter le couvre-feu mis en place par les autorités. M. Onayemi pense que le mouvement, largement « organique », prendra des formes diverses selon ce que les militants jugeront le plus approprié dans leur région respective. Il faut maintenir la pression sur le gouvernement tout en veillant à minimiser les pertes de vie, a prévenu le militant, qui entend se concentrer sur des demandes de réformes organisationnelles susceptibles de mieux baliser le travail de la police et de protéger la population des abus.

Le mouvement de protestation est-il essentiellement motivé par la lutte contre la violence policière ?

Dans une analyse parue sur le site The Conversation, la politologue nigériane Damilola Agbalajobi a indiqué cette semaine que les jeunes au cœur de la contestation étaient aussi furieux du chômage et des iniquités économiques dont ils sont victimes. Les privilèges des élus exacerbent leur colère. La chercheuse relève à ce titre que le gouvernement prévoit dans son budget des sommes plus conséquentes pour les élus de l’Assemblée nationale que pour la santé et l’éducation. Mme Agbalajobi a précisé que les jeunes n’ont pas connu la période de dictature militaire et se montrent moins craintifs que leurs aînés face à l’armée. « Ils veulent réinventer le pays et en faire un meilleur endroit pour vivre », a-t-elle déclaré. « C’est un projet à long terme. Nous devons être capables de tenir dans la durée pour obtenir le pays que nous méritons », dit M. Onayemi.