(Alger) Tapis rouge, haie d’honneur, son du tambour et du canon. L’Algérie a récupéré vendredi lors d’une cérémonie militaire les restes de 24 de ses combattants tués au début de la colonisation française au 19e siècle, après leur restitution par la France, un geste d’apaisement dans les relations bilatérales volatiles.

Abdellah CHEBALLAH, avec Philippe AGRET à Tunis
Agence France-Presse

Un Hercules C-130, transportant les restes mortuaires — des crânes —, s’est posé sur l’aéroport Houari Boumédiene à Alger en début d’après-midi, accompagné par des chasseurs Sukhoï Su-30 de l’armée algérienne.

Les cercueils, conservés depuis le 19e siècle dans les collections du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, ont été accueillis solennellement par le président algérien Abdelmadjid Tebboune et le nouveau chef d’état-major Saïd Chengriha.

Recouverts du drapeau national, les cercueils des 24 « chouhada » (martyrs) ont été lentement portés par des soldats munis de masques sanitaires, au son de 21 coups de canon.

« Les sirènes des bateaux rugissent dans le port d’Alger vrai moment d’émotion dans une ville incroyablement silencieuse », a tweeté au même moment un internaute.

Accompagnés par un cortège de motards, les cercueils ont été ensuite acheminés au Palais de la Culture, où ils resteront exposés pendant toute la journée de samedi.

IMAGE TIRÉE DE LA TÉLÉVISION ALGÉRIENNE VIA AFP

Le ministère des Moujahidine (Anciens combattants) a appelé la population à venir se recueillir devant les restes — tout en respectant la distanciation physique, pandémie oblige.

« Les héros de la Révolte populaire reviennent sur les terres pour lesquelles ils ont sacrifié leur vie », s’est félicité le chef des armées, Saïd Chengriha, en fustigeant « le visage hideux du colonialisme ».

Les crânes seront enterrés dimanche, jour anniversaire de l’Indépendance, dans le « carré des Martyrs » au cimetière d’El Alia à Alger, où sont inhumés les grandes figures de la guerre d’indépendance.

Leur restitution par la France est un signe fort d’un dégel dans les relations entre l’Algérie et l’ancienne puissance coloniale, marquées depuis 1962 par des polémiques récurrentes et des crispations.

« Ce geste s’inscrit dans une démarche d’amitié et de lucidité sur toutes les blessures de notre histoire », a commenté vendredi l’Élysée.

« Réconciliation des mémoires »

« C’est le sens du travail que le Président de la République a engagé avec l’Algérie et qui sera poursuivi, dans le respect de tous, pour la réconciliation des mémoires des peuples français et algérien », a ajouté la présidence française.

Colonisée pendant 132 ans (1830-1962), l’Algérie avait annoncé vendredi par la voix de M. Tebboune le retour « des dépouilles de 24 chefs de la Résistance populaire », des « héros qui ont affronté l’occupation française brutale, entre 1838 et 1865, et que l’ennemi sauvage a décapités en représailles avant de transférer leurs crânes outre-mer ».

Ce n’est qu’en janvier 2018 que l’Algérie avait demandé officiellement à la France la remise des crânes — plusieurs dizaines — et des archives coloniales.

Lors d’une visite à Alger en décembre 2017, le président français Emmanuel Macron s’était engagé à restituer les restes humains algériens entreposés au Musée de l’Homme, un des sites du Muséum national d’histoire naturelle.

La même année, mais avant son élection, il avait qualifié à Alger la colonisation de l’Algérie de « crime contre l’humanité ».

« Pages sombres »

C’est un historien algérien, Ali-Farid Belkadi, qui a soulevé en 2011 la question des crânes après des recherches au musée. Il déplorait alors que les crânes soient « calfeutrés dans de vulgaires boîtes cartonnées, qui évoquent les emballages de magasins de chaussures ». Une critique réfutée par la direction du musée.

Plusieurs pétitions signées notamment par des historiens avaient réclamé le retour de ces restes en Algérie.

« À travers ce genre de geste, la France redécouvre son Histoire. Cela contribue à sortir de l’oubli des pages sombres de notre histoire », a affirmé à l’AFP l’historien Benjamin Stora.

« Il y a un mouvement mondial de réappropriation de l’histoire des peuples et la France ne peut pas passer à côté de ça », a-t-il estimé.

La question mémorielle reste au cœur des relations conflictuelles entre la France et l’Algérie, où la perception est que la France ne fait pas assez pour solder son passé colonial.

Les députés algériens viennent d’adopter une loi « historique » instaurant une journée de la Mémoire, le 8 mai, en souvenir des massacres de 1945 commis par les forces françaises à Sétif et dans le Constantinois (est).

Alger veut aussi remettre sur la table le dossier des « disparus » pendant la guerre d’indépendance (1954-1962) — plus de 2200 selon Alger — et celui des essais nucléaires français dans le Sahara algérien qui « ont fait et continuent à faire des victimes ».

Ce geste d’apaisement — sans précédent — intervient en plein débat sur les exactions des anciennes puissances coloniales dans le monde après la mort de George Floyd, un quadragénaire noir asphyxié par un policier blanc aux États-Unis.