L’exportation de technologies de surveillance numérique par le secteur privé doit être suspendue jusqu’à ce qu’un cadre réglementaire « approprié » soit mis en place pour assurer que ces produits ne sont pas utilisés à des fins répressives illégitimes.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Amnistie internationale livre un plaidoyer en ce sens en conclusion d’un nouveau rapport qui met en relief le manque d’encadrement de ce secteur en forte croissance en analysant le développement international de NSO Group, firme d’origine israélienne.

La société soutient que les logiciels espions qu’elle développe sont utilisés uniquement par des agences gouvernementales pour lutter contre le terrorisme et la criminalité. Plusieurs organisations de défense des droits de la personne affirment qu’au contraire, ils ont été utilisés à de nombreuses reprises pour espionner et persécuter des journalistes ou des militants.

Le rapport d’Amnistie, produit en collaboration avec Privacy International et le Center for Research on Multinational Corporations (SOMO), relève de nombreux exemples, dont celui d’Omar Abdulaziz.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le dissident saoudien Omar Abdulaziz

Selon le Citizen Lab, institut de recherche rattaché à l’Université de Toronto, ce dissident saoudien établi au Québec a été surveillé avec un logiciel espion de NSO Group. Il était notamment en contact régulier avec le journaliste Jamal Khashoggi, qui a été tué par un commando saoudien en 2018.

Facebook accuse par ailleurs NSO Group dans une poursuite d’avoir exploité une faille de l’application de messagerie Whatsapp qui aurait permis à des utilisateurs de ses services de prendre illégalement pour cible plus de 1400 personnes.

En raison du caractère secret des pratiques de surveillance numérique et du refus de NSO Group de fournir des détails sur ses ventes ou la nature des efforts entrepris pour empêcher l’utilisation abusive de ses technologies, les cas documentés ne représentent probablement qu’un petit aperçu d’un phénomène beaucoup plus important.

Extrait du rapport d’Amnistie internationale

Amnistie internationale souligne aussi la croissance marquée des revenus de l’entreprise dans son rapport.

Q Cyber Technologies, firme luxembourgeoise identifiée comme la distributrice des produits de NSO Group, a vu ses revenus passer de 30 millions de dollars en 2016 à 280 millions de dollars en 2019.

« Mauvaise foi »

Les dirigeants de NSO Group, qui est détenu majoritairement depuis 2019 par un fonds d’investissement anglais, Novalpina Capital, ont annoncé dans la foulée de la transaction la mise sur pied d’un programme de gouvernance élaboré devant permettre de « cimenter » les pratiques éthiques de l’entreprise en les décrivant comme exemplaires.

Le programme en question tarde cependant à se concrétiser, déplore plusieurs organisations de défense des droits de la personne, qui reprochent aux dirigeants de NSO Group dans une lettre envoyée fin avril de faire preuve de « mauvaise foi » en la matière.

Les auteurs de la lettre soulignent que l’entreprise prétend notamment surveiller activement l’utilisation qui est faite de ses technologies, alors que certains de ses représentants ont déjà déclaré dans les médias que la firme ne pouvait le faire efficacement sans avoir l’autorisation de ses clients.

Yahoo News, dans un long article consacré à l’entreprise, relevait il y a quelques jours que NSO Group avait déjà rompu ses liens de façon permanente avec quatre clients après avoir constaté des abus. Et qu’elle dit s’être privée de profits de plus de 250 millions de dollars en refusant d’emblée la vente de produits parce que les risques de dérive étaient jugés trop importants.

Une entreprise modèle, se défend NSO Group

Un porte-parole de NSO Group a assuré mercredi à La Presse que sa société était en fait un modèle à suivre en matière de respect des droits de la personne et que les États devaient exiger que les autres entreprises imitent ses façons de faire plutôt que de recourir à un moratoire sur les exportations.

« Nous souhaitons qu’il y ait une discussion internationale approfondie relativement à ces enjeux », a-t-il ajouté en précisant que la société avait plusieurs fois suspendu des clients ayant utilisé ses produits abusivement.

Courtney Radsch, qui agit comme consultante auprès d’Article 19, organisation vouée à la défense de la liberté d’expression, pense que les « prétendus efforts de NSO Group » pour éviter les abus sont dérisoires et ne permettent pas d’éviter de nouveaux dérapages.

Selon Mme Radsch, l’entreprise profite notamment des lacunes des lois en Israël et ailleurs pour encadrer l’exportation de technologies névralgiques en matière de sécurité nationale, qui s’avèrent « totalement inappropriées » pour encadrer les logiciels espions.

« Il ne semble pas y avoir beaucoup de volonté politique pour agir » à ce niveau, relève Mme Radsch, qui réclame aussi une vigilance accrue du monde financier.

L’étude d’Amnistie internationale a permis de relever que plusieurs investisseurs institutionnels importants, dont un fonds de retraite de travailleurs de l’Oregon, détenaient une partie de NSO Group.

« Je ne pense pas que les employés liés à ce fonds veulent être associés à des sociétés responsables d’importantes violations des droits de la personne », relève Mme Radsch.