Reporters sans frontières (RSF) demande à la justice allemande de se pencher sur la responsabilité du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et de plusieurs hauts responsables du régime dans l’exécution et le démembrement du journaliste Jamal Khashoggi.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

L’organisation internationale de défense de la liberté de la presse a annoncé mardi le dépôt d’une plainte ciblant le controversé dirigeant quelques jours après la divulgation d’un rapport des services de renseignement américains concluant qu’il avait approuvé l’exécution en Turquie en 2018 de l’ex-collaborateur du Washington Post par un commando venu de Riyad.

La plainte réclame par ailleurs que le procureur général allemand enquête sur la persécution « généralisée et systémique » de dizaines de journalistes saoudiens qui sont victimes d’une « politique d’État » ayant pour objectif de « les punir et de les réduire au silence », dont le blogueur Raif Badawi, dont la famille est établie au Québec.

« Alors que les crimes révélés par la plainte se poursuivent, nous appelons le procureur allemand à prendre une position forte et à ouvrir une enquête sur les crimes que nous avons révélés. Personne ne doit être au-dessus des lois, surtout lorsqu’il s’agit de crimes contre l’humanité. L’exigence de justice n’a été que trop retardée », a souligné dans un communiqué le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire.

PHOTO HASAN JAMALI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Jamal Khashoggi en 2015. Le journaliste a été assassiné au consulat d’Arabie saoudite en Turquie, en 2018.

Immunité incertaine

L’organisation estime que la justice allemande est bien placée pour ouvrir une procédure à ce sujet puisqu’elle dispose d’une juridiction universelle en matière de crimes contre l’humanité et qu’elle l’a évoquée à plusieurs reprises pour se pencher sur des actes graves survenus à l’extérieur de ses frontières dans des États où les dirigeants ne montrent pas de volonté d’agir.

La semaine dernière, la Cour fédérale de justice de Coblence a ainsi condamné à plus de quatre ans de prison un ancien membre des services de renseignement syriens qui a contribué à l’arrestation d’une trentaine de dissidents subséquemment torturés dans les geôles du régime de Bachar al-Assad.

Patrick Kroker, un avocat allemand qui représentait plusieurs plaignants dans cette cause, a indiqué, mardi, que le dirigeant syrien dispose probablement, en raison de ses fonctions, d’une immunité le protégeant contre de telles procédures tout comme le roi saoudien Salmane ben Abdelaziz Al Saoud. On peut cependant « présumer », dit-il, que ce n’est pas le cas pour le prince héritier Mohammed ben Salmane.

Quatre autres suspects ciblés dans la plainte, dont l’ex-directeur adjoint du renseignement saoudien, Ahmed Mohammad Assiri, ne peuvent compter sur cette protection, si le procureur fédéral allemand décide de donner suite à la demande de RSF, et risquent à terme d’être contraints de réduire leurs déplacements internationaux pour éviter l’arrestation.

Cette action en justice survient alors que l’administration du nouveau président américain, Joe Biden, doit faire face à une levée de boucliers découlant de sa décision de ne pas sanctionner Mohammed ben Salmane malgré la confirmation de son rôle dans l’exécution de Jamal Khashoggi, qui était l’un des critiques les plus en vue du régime.

Une crise serait « trop coûteuse »

La conjointe du journaliste tué, Hatice Cengiz, a annoncé que l’imposition de restrictions de visa à 76 autres ressortissants saoudiens ayant joué un rôle dans la persécution de journalistes et de militants des droits de la personne ne saurait suffire dans les circonstances.

« La vérité, qui était déjà connue, a été réaffirmée [par le rapport] et est désormais définitive, mais ce n’est pas assez, car la vérité n’a de sens que si elle sert l’accomplissement de la justice », a-t-elle déclaré.

PHOTO ARND WIEGMANN, ARCHIVES REUTERS

Hatice Cengiz, fiancée du défunt Jamal Khashoggi

Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l’Université d’Ottawa, estime que Joe Biden a décidé de ne pas cibler directement le prince héritier saoudien pour éviter de susciter une crise avec un pays allié qui serait « trop coûteuse » et complexe à gérer à un moment où son administration a fort à faire sur le plan de la politique intérieure.

Le message envoyé aux dirigeants saoudiens, résume M. Juneau, est que le « partenariat va continuer », mais que les États-Unis s’attendent à « plus de modération » de la part du royaume dans la gestion de sa population et de dossiers sensibles comme le conflit au Yémen, où l’offensive militaire mise en branle par Mohammed ben Salmane pour faire reculer les rebelles chiites a tourné à la crise humanitaire.

L’approche choisie face au prince hériter paraît « difficile à justifier sur le plan moral », mais fait écho, note M. Juneau, aux orientations préconisées de longue date par les dirigeants américains et ceux d’autres pays occidentaux, dont le Canada, qui maintiennent des relations étroites avec l’Arabie saoudite malgré son piètre bilan en matière de droits de la personne.

« Joe Biden aime mieux subir un coup à son image que de gérer le risque qui viendrait avec le fait d’en faire plus » envers le régime saoudien, conclut l’universitaire.