La pandémie de COVID-19 représente un défi majeur pour les autorités sanitaires de nombreux États, qui imposent des mesures de distanciation physique sévères afin d’éviter le pire.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Leur application, difficile dans des conditions favorables, gagne encore en complexité lorsqu’elle touche des populations défavorisées déjà aux prises avec des difficultés sanitaires, économiques et sécuritaires comme celles des grands bidonvilles de la planète.

A priori, le « scénario d’une expansion rapide du coronavirus pourrait s’y avérer absolument catastrophique », prévenait il y a quelques jours dans une analyse relayée par le journal Les Échos le sociologue français Julien Damon.

La densité extrême de population que l’on observe dans des bidonvilles comme celui de Dharavi, à Bombay, où l’on compte 400 000 habitants au kilomètre carré, 80 fois plus qu’à Montréal, signifie que les contacts sont pratiquement inévitables, dit-il.

L’absence ou la défaillance d’infrastructures sanitaires de base signifie que les toilettes doivent souvent être partagées, ce qui augmente les risques de contagion, et que l’accès à l’eau est difficile, ce qui complique des mesures préventives simples comme le lavage des mains.

PHOTO BRIAN INGANGA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Bousculade lors d’une distribution de denrées alimentaires à Kibera, au Kenya

L’application musclée du confinement par les forces de sécurité empêche les gens de circuler et les prive des revenus quotidiens nécessaires pour s’alimenter normalement. À Kibera, gigantesque bidonville kényan, plusieurs émeutes liées à l’accès à la nourriture ont été violemment réprimées.

Nombre limité de morts

Malgré les risques accrus, les chiffres officiels disponibles à ce jour pour Dharavi, Kibera et d’autres bidonvilles d’envergure suggèrent un nombre limité de morts.

En entrevue, M. Damon note que les données elles-mêmes doivent être considérées avec réserve puisqu’il est possible que nombre de victimes du nouveau coronavirus « passent sous l’écran radar ».

L’âge moyen peu élevé des populations de ces bidonvilles pourrait cependant expliquer que le coronavirus, particulièrement virulent chez les personnes âgées, fait moins de victimes que prévu, note Julien Damon.

Les mesures de distanciation, bien qu’imparfaites, jouent aussi un rôle, dit M. Damon.

Usman, étudiant indien qui distribue de la nourriture à New Delhi à des personnes défavorisées privées de leur gagne-pain par le confinement, a indiqué jeudi de la capitale indienne qu’on n’enregistrait pas « à l’évidence » un nombre massif de morts dans les bidonvilles du pays.

« C’est ce qu’on constate. Au moins jusqu’à maintenant », prévient-il en relevant que plusieurs États indiens ont déjà signalé leur volonté de prolonger le confinement de crainte de voir la situation se détériorer.

Les données plus encourageantes que prévu ne doivent pas faire oublier que les populations des bidonvilles risquent d’être très touchées à terme par la crise économique, qui limitera les possibilités de travail et la capacité d’intervention de l’État, relève M. Damon.

Inquiétude dans les camps de réfugiés 

La pandémie de COVID-19 est aussi une source de préoccupation pour les personnes défavorisées vivant dans des camps de réfugiés, même dans les zones les plus reculées.

Martine Lévesque, une Québécoise qui dirige le programme de l’ONG Humanité et Inclusion en Algérie, note que des mesures sanitaires sévères ont été mises en place par le gouvernement pour empêcher toute infection de cinq camps de réfugiés sahraouis établis depuis des décennies dans le sud-ouest du pays.

Le département où ils se trouvent a enregistré « ses six premiers cas » vendredi, a indiqué Mme Lévesque, qui s’inquiète de l’impact des contrôles routiers sur leur approvisionnement en eau et en nourriture.

Les 170 000 occupants des camps vivent « sous perfusion de l’aide internationale », indique la coopérante, qui se préoccupe aussi de la vulnérabilité des réfugiés d’origine subsaharienne soutenus par son organisation dans la capitale.

L’Algérie, dit-elle, est l’un des pays africains les plus touchés par le nouveau coronavirus et a enregistré plus d’un millier de cas dans la dernière semaine.

La situation risque de se détériorer, particulièrement dans les grands centres urbains, où le gouvernement a réduit la période de couvre-feu pour faciliter la vie des résidants durant le ramadan.

PHOTO TOUFIK DOUDOU, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

À certaines heures de la journée, les marchés d’Alger sont très fréquentés. 

À l’heure de faire des courses, « il y a beaucoup de gens dans les rues et des queues se forment dans les marchés », relève Mme Lévesque.

Craintes en Libye

Tarik Argaz, porte-parole du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Libye, note que les craintes liées à la COVID-19 s’ajoutent dans ce pays à une longue liste de préoccupations pour une population déjà largement éprouvée par la guerre civile.

La capitale, qui est la cible depuis un an d’une offensive militaire menée par un général dissident, accueille des dizaines de milliers de personnes ayant fui les combats passés et récents.

Nombre d’entre eux, note M. Argaz, vivent dans des constructions de fortune et sont à risque de contracter le nouveau coronavirus s’il finit par se propager à grande échelle, ce qui n’est pas le cas pour l’heure.

La situation est particulièrement problématique pour les réfugiés et les demandeurs d’asile qui se retrouvent en prison dans des cellules surchargées où l’accès aux toilettes et à l’eau potable est difficile.

« Nous avons demandé à plusieurs reprises qu’ils soient libérés. Les risques de contagion sont trop élevés », relève le représentant du HCR, qui décrit la COVID-19 comme une source majeure d’inquiétude pour l’ensemble des Libyens.

« Les gens savent que le système de santé est en très mauvais état, alors ils ne prennent aucun risque s’ils le peuvent », conclut M. Argaz.