Depuis longtemps, les Libanais rêvaient de tout effacer et de repartir à zéro. Mais pas comme ça.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Pas comme ça.

Ils n’ont jamais rien vu de pareil, même dans les pires moments de la guerre civile, quand les quartiers de Beyrouth se transformaient en champs de bataille.

À 18 h 08, mardi, le cœur de la ville a été soufflé par l’explosion des milliers de tonnes de nitrate d’ammonium entreposées depuis six ans au port.

Pendant six longues années, les autorités libanaises, par terrible négligence ou par terrible incompétence, ont couru à la catastrophe. Mardi, elles l’ont trouvée.

Mardi, à Beyrouth, c’était Hiroshima.

Le gigantesque champignon de fumée toxique s’est dissipé sur les ruines d’une ville dévastée. Des éclats de verre à des kilomètres à la ronde. Des squelettes d’immeubles. Des briques, des débris, des fils électriques, du métal tordu. Des voitures renversées. Des mares de sang.

Des Libanais jetés à la rue par centaines de milliers. Sous le choc. En colère. D’autres, désespérés, cherchant toujours leurs proches à travers les décombres.

Beyrouth n’a pas fini de compter ses morts.

***

Il en faut beaucoup, dit-on, pour ébranler Beyrouth. Peu importe les malheurs qui s’abattent sur la ville, elle parvient toujours à se relever. On s’émerveille devant tant de résilience.

Mais là, c’est trop. C’est la goutte qui fait déborder le vase.

Pardon, ai-je dit la goutte ?

Le tsunami.

Il faut dire que le Liban était déjà en cours d’implosion. Ses structures politiques s’écroulaient. Son économie était en chute libre. Ses habitants étaient à bout de souffle.

PHOTO IBRAHIM CHALHOUB, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une Libanaise devant son réfrigérateur presque vide à Tripoli.

Les Libanais manquaient cruellement d’argent, d’emplois, d’électricité, d’essence, d’eau courante. Les prix avaient triplé. La valeur de la livre libanaise, elle, avait dégringolé de 80 %. Les magasins étaient vides. La famine rôdait.

Les fantômes du passé, aussi.

Les tensions étaient de plus en plus vives à l’approche du verdict d’un tribunal de La Haye sur l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, survenu le 14 février 2005.

Pour ne rien arranger, le Liban a été confronté à la crise du coronavirus. Ses hôpitaux étaient sur la corde raide.

Et c’est là qu’est arrivé le cataclysme.

***

C’était en mars 2005. Les yeux du monde étaient braqués sur Rome. Le pape Jean-Paul II était à l’agonie.

Je venais de poser mes valises dans un hôtel coquet à deux pas de la basilique Saint-Pierre pour guetter le trépas du Saint-Père – on a vu pires assignations journalistiques – quand mon cellulaire s’est mis à sonner.

C’était mon rédac chef. « Ça chauffe au Liban depuis l’assassinat de Rafic Hariri, tu peux y aller au plus vite ?

– Euh… oui, boss… »

J’ai hésité un instant. Le Liban, c’est compliqué. J’avais affaire à me démêler très rapidement entre les maronites, les syriaques, les Arméniens, les sunnites, les chiites, les Druzes, les alaouites et alouette…

J’ai sauté dans un taxi. À l’aéroport, j’ai appelé Sami Aoun à la rescousse. Le politologue québécois, spécialiste du Moyen-Orient, m’a donné un cours en accéléré et m’a refilé ses contacts au Liban. Je respirais mieux.

À Beyrouth, j’ai découvert un centre-ville flambant neuf, l’œuvre de Rafic Hariri, richissime homme d’affaires qui avait entrepris de rebâtir son pays sur les ruines de la guerre civile (1975-1990). Hôtels, bistrots, appartements de luxe : presque tout ce qui brillait, au pays du Cèdre, devait son existence au politicien milliardaire.

Le nouveau centre-ville devait symboliser la paix retrouvée des Libanais. C’est plutôt devenu le symbole des inégalités sociales ; aucun Libanais ordinaire n’avait les moyens d’y vivre.

Rafic Hariri avait été assassiné au cœur de ce quartier chic, quand sa Mercedes blindée avait croisé la camionnette d’un kamikaze. La déflagration avait creusé un cratère de trois mètres et fait 21 autres morts.

Les funérailles s’étaient transformées en manifs, puis en révolution. Après 30 ans d’occupation, la Syrie avait retiré ses troupes du Liban. Puis, une coalition menée par Saad, le fils de Rafic Hariri, avait remporté la majorité aux élections.

On sentait souffler un vent de renouveau.

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Vous vous souvenez, la révolte de l’automne 2019 ? Des dizaines de milliers de Libanais, toutes confessions confondues, ont manifesté pendant six semaines, poussant le premier ministre Saad Hariri à la démission.

PHOTO PATRICK BAZ, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des Libanais célèbrent la démission du premier ministre Saad Hariri, le 29 octobre 2019

Oui, le même Saad Hariri qui avait suscité tant d’espoir, il y a 15 ans. Depuis, le peuple a eu le temps de déchanter.

J’ai rappelé Sami Aoun, mercredi. Il n’était pas optimiste. « La révolution de l’automne est affaiblie, essoufflée. Elle n’a pas de leadership clair et ses slogans sonnent creux. »

Tout se passe comme si le Liban était condamné à jouer sans cesse dans le même film.

Au cœur du problème : le confessionnalisme, censé assurer un juste partage des pouvoirs entre les différentes communautés religieuses du pays. En réalité, ce système favorise la domination d’une élite corrompue qui pense moins à gouverner qu’à conserver ses privilèges.

Personne n’ose trop les importuner, ces chefs de clan, de peur de voir le Liban replonger dans la guerre civile. Rien ne semble pouvoir les déloger du pouvoir.

Rien… sauf, peut-être, la catastrophe de mardi. Au-delà du choc et du désespoir, on sent gronder la colère du peuple libanais. Peut-être donnera-t-elle le souffle qui manquait à leur révolution inachevée. C’est la grâce qu’on leur souhaite.