Depuis plus de 40 ans, le Montréalais d’origine Steven Pinker, professeur à Harvard, mène une carrière de rock star universitaire aux États-Unis. Son dernier livre, Le triomphe des Lumières, lui a cependant valu une volée de bois vert de la part de critiques de la gauche comme de la droite. Rencontre avec un intellectuel qui aime les bonnes nouvelles, envers et contre tous.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Pendant les 45 minutes que dure la conférence qu’il prononce en anglais à guichets fermés à l’Université de Montréal, Steven Pinker, le sourire aux lèvres, vole d’un graphique à l’autre.

L’expert en psychologie cognitive tente de démontrer à coups de statistiques que la condition humaine ne cesse de s’améliorer. En Occident, certes, mais dans le reste du monde aussi. Et ce, depuis l’époque des Lumières.

Les portraits statistiques qu’ils présentent à la chaîne concluent que la pauvreté chute depuis 200 ans. Que l’espérance de vie croît. Que les humains mangent mieux et plus. Que la guerre régresse. Que le harcèlement sexuel est en chute libre. Que les désastres naturels font moins de morts. Que les crimes violents sont de plus en plus rares. Et qu’en général, nous sommes de plus en plus heureux.

Raison, science, humanisme

À quoi doit-on ce progrès ? À la raison et à la science mises à profit pour améliorer la condition humaine, dit le professeur de Harvard, qui était cette semaine l’invité vedette du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et qui répète ce message sur maintes tribunes depuis la parution de son livre Le triomphe des Lumières (Enlightenment Now), il y a un peu plus d’un an.

« On est très, très loin du carnage américain qu’a décrit Donald Trump lors de sa campagne électorale [en 2016] », dit le professeur, qui voit dans son ouvrage et dans les conférences qu’il prononce un antidote à la perception générale que le monde va à sa perte et que les institutions occidentales bâties au cours des deux derniers siècles – dont les universités, le journalisme, les gouvernements – ont échoué lamentablement.

Selon lui, notre vision de la réalité est biaisée, notamment par le flot de mauvaises nouvelles qui apparaissent dans les médias.

Nous ne sommes pas fondamentalement raisonnables comme êtres humains. Nous utilisons des anecdotes et nous les généralisons.

Steven Pinker

« Cet été, un homme a été tué à Cape Cod par un requin. J’y ai une maison de vacances. Tout l’été, ç’a été facile d’avoir des réservations dans les restaurants et il y avait moins de voitures », dit-il en guise d’exemple.

À force de ne voir que les arbres des petits et grands drames, on ne voit plus la forêt du progrès et on oublie qu’on vit dans la meilleure version du monde que l’être humain ait connue. Et c’est, selon lui, particulièrement vrai en Europe de l’Ouest, au Canada et en Nouvelle-Zélande. « Les démocraties libérales laïques sont les pays les plus heureux et les plus en santé », conclut-il.

Lunettes roses mises à l’épreuve

Son message, si positif soit-il, ne passe pas comme une lettre à la poste. À Montréal, ils étaient nombreux dans l’assistance à vouloir défier l’universitaire qui s’est d’abord fait connaître pour ses travaux en matière d’apprentissage du langage alors qu’il enseignait au Massachusetts Institute of Technology (MIT) auprès de Noam Chomsky, à qui il a maintes fois donné la réplique.

Et qu’en est-il des inégalités grandissantes qui sont dûment documentées, notamment par l’universitaire français Thomas Piketty ? demande une première interlocutrice. « La question des inégalités n’a rien à voir avec le bien-être humain. Bill Gates peut avoir une grande maison, ça ne change pas la manière dont je mène ma vie », répond Steven Pinker.

Le progrès humain n’est-il pas venu au détriment de la santé de la planète, et n’avons-nous pas à mettre la pédale douce sur le « progrès » si nous voulons pouvoir survivre au prochain siècle ? demande une autre interlocutrice. « C’est vrai que nous avons fait moins de progrès en environnement qu’à d’autres chapitres, répond Steven Pinker. Mais ce n’est pas un choix binaire. La technologie fait des avancées et les gens donnent plus d’importance à l’environnement. »

Nous ne sommes pas condamnés à l’extinction. Nous allons trouver des solutions.

Steven Pinker

Les interrogations soulevées à Montréal à l’égard de la thèse de Steven Pinker faisaient écho aux critiques formulées depuis un an dans les médias américains et britanniques. Des universitaires et des journalistes s’en sont pris autant à la méthodologie du professeur de Harvard qu’à ses conclusions. Certaines de ces critiques sont virulentes. « L’homme le plus énervant du monde », lit-on sur le site du magazine de gauche Current Affairs. « Pourquoi les gens aiment-ils haïr Steven Pinker ? », demande l’hebdomadaire The Chronicle of Higher Education. « Les fausses lumières de Steven Pinker », renchérit le magazine numérique Salon, qui remet en doute ses sources et sa rigueur.

Dur de défendre le progrès

Qu’en pense le principal intéressé ? « On ne penserait pas que la défense de la science, de la raison et de l’humanisme serait très controversée, surtout dans une ère où ces idéaux ont besoin de toute l’aide qu’ils peuvent recevoir, a dit Steven Pinker à La Presse lors d’une entrevue en marge de sa conférence. Certainement, les idéaux que je défends ne pourraient être plus éloignés du populisme et de l’autoritarisme en vogue. On assiste aujourd’hui à un mouvement anti-Lumières. C’est difficile de penser que Donald Trump fait partie d’un mouvement idéologique, mais il est conseillé par des gens qui considèrent qu’ils sont des intellectuels et qui sont dans un mouvement qui s’oppose au cosmopolitisme, à la laïcité et à la mondialisation qui découlent des Lumières. »

Et que pense-t-il des critiques de la gauche ? « Il y a un tel cynisme, tellement de suspicion et un tel désir d’opposition face aux institutions occidentales. Une partie de cette critique est marxiste, mais c’est plus large que ça. À leurs yeux, l’idée que la condition humaine s’est améliorée apparaît comme une défense du statu quo, à laquelle les intellectuels ne veulent pas être associés. Il semble bien que les “progressistes” détestent le progrès, dit-il, répétant un quolibet qui a soulevé l’ire aux États-Unis. Pourtant, on peut à la fois dire qu’il y a eu des progrès et qu’il reste des problèmes à résoudre. L’un ne contredit pas l’autre. »

Un parcours impressionnant

Né à Montréal au sein d’une famille juive polonaise anglophone, Steven Pinker a étudié à l’Université McGill avant de partir faire son doctorat à Harvard en 1976. Il est à la fois un spécialiste de la psychologie cognitive et de la linguistique. Au cours des 40 dernières années, il a enseigné dans les trois universités les mieux cotées des États-Unis, soit le MIT, Stanford et Harvard, où il est retourné en 2003. Il est l’auteur de nombreux livres à succès, dont How the Mind Works et The Blank Slate. Il a été nommé parmi les 100 intellectuels publics les plus influents de la planète par le magazine Foreign Policy en 2008 et parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par le magazine Time en 2004. Récemment, il a fait les manchettes après que des photos de lui en compagnie du multimillionnaire Jeffrey Epstein, accusé d’inconduites sexuelles graves avant son suicide, eurent été rendues publiques. Epstein a versé des sommes importantes tant au MIT qu’à Harvard. « Je ne l’ai rencontré que deux, trois fois dans des événements publics. L’université me demande souvent de déjeuner avec une personne ou une autre », dit le principal intéressé.