Marc Antoine Godin LA PRESSE

Après Changement d'adresse, Emmanuel Mouret propose aujourd'hui Un baiser s'il vous plaît, un film à la fois charmant et grave sur le désir, dont l'enjeu tourne autour de l'échange d'un simple baiser. Fidèle à son habitude, l'auteur-cinéaste interprète lui-même sa partition, accompagné d'instrumentistes virtuoses, parmi lesquels Virginie Ledoyen et Julie Gayet.

Quand on lui demande s'il est véritablement issu d'une autre époque, Emmanuel Mouret sourit. Mais d'un sourire derrière lequel on devine une certaine résignation. Comme celle que l'on affiche quand on ne peut plus se battre contre une perception qui s'impose d'elle-même quand la vie et le cinéma se confondent.

On dit souvent des films réalisés par cet auteur-cinéaste français, âgé de 37 ans, qu'ils sont hors catégorie, qu'ils distillent des valeurs d'élégance et de discrétion plutôt peu courues à notre époque. On dit aussi qu'ils mettent en valeur des personnages qui s'expriment dans une langue plus soutenue, que certains iront jusqu'à qualifier de «désuète».

«Au contraire, je suis tout à fait de mon temps! lançait spontanément Mouret au cours d'un entretien réalisé à Paris au début de l'année. Au cinéma, tout est question de style, lequel découle lui-même des choix que fait un cinéaste. Or, je réagis à des valeurs qui semblent usées parce qu'elles ne sont pratiquement plus jamais représentées à l'écran. Ainsi, j'ai voulu dessiner des personnages très soucieux à l'égard des autres, qui prennent aussi soin de bien choisir leurs mots. Je concède que cette approche n'est pas très prisée présentement au cinéma, mais elle l'est toujours encore dans la vie, croyez-moi!»

Au départ est née l'idée d'aborder la question du désir en construisant une intrigue qui emprunterait la forme d'un suspense amoureux. Mais l'enjeu a beau tourner autour de l'échange - ou pas - d'un simple baiser, Mouret s'est laissé aller au plaisir de construire un récit dans lequel deux histoires se répondent l'une et l'autre.

«Je défends avant tout un cinéma de récit, explique Mouret. J'aime travailler la matière. Je passe beaucoup de temps sur la composition. Une fois la structure établie, l'écriture des dialogues se fait assez rapidement, bien que le suspense de narration du film tient sur la parole.»

Ainsi, le suspense d'Un baiser s'il vous plaît découle du désir qui naît spontanément entre Émilie (Julie Gayet), une femme qui se trouve un soir à Nantes par affaires, et Gabriel (Michaël Cohen), un Nantais. Les règles étant clairement établies dès le départ (ces deux êtres ne se reverront jamais), leur élan romantique est quand même freiné au dernier moment quand Émilie hésite à accepter le baiser que lui offre cet inconnu. La femme se met alors à raconter une histoire qui l'a beaucoup troublée, celle de Judith (Virginie Ledoyen) et de Nicolas (Emmanuel Mouret), deux grands amis. Un soir que Nicolas était en mal «d'affection physique», Judith, une femme mariée, a consenti à l'embrasser. Deux histoires, deux espaces temps distincts qui s'entremêlent et s'entrechoquent.

Les vertus de la suggestion

S'étonnera-t-on d'apprendre que Mouret voue une grande admiration aux acteurs-cinéastes, tant les classiques (Chaplin, Tati) que les contemporains (Allen, Moretti)? Se surprendra-t-on de découvrir que cet élégant de coeur et d'esprit s'est nourri des grandes comédies romantiques des années 30 et 40?

«Je m'y intéresse depuis ma jeune adolescence, précise-t-il. Dans cet âge d'or, les films pouvaient être intelligents, subtils, fins, délicats, et aussi très populaires. Cette combinaison est plutôt rare de nos jours. Bien sûr, il ne reste aujourd'hui de cette période que la crème de la crème. Le rapport que nous entretenons envers les grands films de Lubitsch ou de Capra, par exemple, relève pratiquement d'un rapport de musée. Il s'est probablement fait aussi de très mauvais films au même moment, mais ils sont tombés dans l'oubli. Cela dit, je crois sincèrement qu'il est beaucoup plus fort de suggérer que de montrer. On a pourtant tendance à priser le contraire au cinéma. On pense que la meilleure façon d'aborder les choses est de tout montrer de façon très franche, très directe.»

Emmanuel Mouret voit aussi sa fonction d'acteur dans ses films comme un prolongement de son travail d'écriture.

«Moi qui proviens d'une filière scientifique, j'ai toujours voulu faire de la mise en scène, explique l'auteur-cinéaste-interprète. Quand j'ai réalisé un premier court métrage à l'âge de 19 ans, mon rapport à l'écriture et aux acteurs a été catastrophique. Je me suis alors inscrit au Conservatoire d'art dramatique, simplement pour apprendre ce qu'est un comédien. Parallèlement, je me suis farci tous les livres que les Américains publiaient sur l'écriture de scénarios, car j'avais entendu Godard dire qu'eux seuls savaient raconter des histoires! C'est pourtant au Conservatoire que j'ai beaucoup appris sur l'écriture aussi, notamment sur la construction d'un récit. Je possède un esprit plus géométrique que littéraire à vrai dire.»

Le succès qu'a obtenu Un baiser s'il vous plaît lors de sa sortie en France en décembre l'a évidemment ravi, d'autant plus qu'il ne s'attendait pas à ce que son nouveau film trouve un écho encore plus large que celui qu'avait obtenu Changement d'adresse.

«Je trouvais en tout cas intéressant de m'attarder à des personnages qui, malgré les désirs qu'ils ressentent, gardent cette belle vertu à l'esprit: celle qui consiste à vouloir être des gens bien», conclut Emmanuel Mouret.