«La crise, quelle crise? C'est une histoire inventée», estime Roger Frappier en réaction à une série de reportages dans les médias sur la désaffection du public à l'égard des films québécois en 2012. Le doyen des producteurs québécois (Le Déclin de l'empire américain, c'est lui) rencontrait La Presse hier, avec une demi-douzaine d'autres membres du Regroupement des producteurs indépendants de longs métrages du Québec.

Mis à jour le 16 nov. 2012
Luc Boulanger LA PRESSE

Leur réunion de réflexion mensuelle a été rattrapée par l'actualité. À l'ordre du jour: la baisse draconienne de la fréquentation des salles pour les films québécois. Après des années exceptionnelles au box-office au début du millénaire (18,2% de parts de marché en 2005), les films d'ici semblent boudés par le public. L'industrie connaît une année de vaches maigres (autour de 4% de parts de marché).

«Il faudrait qu'on recommence à faire des films que le monde veut voir», a lancé le président de l'Association des propriétaires de cinéma du Québec, Vincent Guzzo, en entrevue lundi au Journal de Montréal. «C'est injuste et trompeur d'analyser une cinématographie sur une année, rétorque Richard Goudreau. Il faut la mesurer sur 4 ou 5 ans, voire plus, surtout dans un marché comme le Québec. Un seul film peut faire la différence. Un blockbuster qui récolte, par exemple, 8 millions peut faire doubler notre part de marché.»

Victimes de leur succès

Les producteurs étaient en mode contre-attaque. Ils se croient victimes du succès que le cinéma a connu au cours de la dernière décennie. «Les propriétaires de salles ont fait (et font encore) beaucoup d'argent, environ 50% des recettes au guichet, avec des films de cinéastes québécois; et ce, sans investir un seul sou dans notre industrie du cinéma, s'insurge Frappier. Puis là, il y a une année où ça marche moins fort, et c'est la faute du cinéma québécois!»

Pour eux, l'industrie cinématographique au Québec fait des miracles avec rien. «Le box-office, c'est une donnée parmi tant d'autres pour mesurer le succès d'un film, explique Pierre Even. Il y a aussi les ventes internationales, les prix dans les festivals, le rayonnement international des réalisateurs d'ici à l'étranger, etc.»

Au lieu de crise, tous les producteurs ont parlé d'envolée, d'effervescence, de foisonnement et de rayonnement de notre cinéma. «Le Québec est présent à tous les festivals importants: Cannes, Venise, Berlin, Toronto, dit Frappier. On a été deux années de suite dans la course aux Oscars. C'est formidable! Les Allemands sont en compétition à Cannes une fois par 15 ans... et ils sont 77 millions. Applaudissez-nous, quand même!»

Luc Déry souligne de son côté un nouveau phénomène: «l'exportation» du talent local en Europe et aux États-Unis. «On vient chercher nos réalisateurs pour leur confier des productions étrangères. Cet automne seulement, Jean-Marc Vallée, Denis Villeneuve et Ken Scott tournent aux États-Unis.»

Quant à doser films d'auteurs et comédies populaires, oeuvres sombres et fictions légères, les producteurs jugent cela impossible. «Nous ne sommes pas maîtres du calendrier, dit Lyse Lafontaine. Un projet peut être en développement pendant trois ou quatre ans avant d'avoir son financement.»

«Le cinéma français a aussi connu des hauts et des bas, avance Richard Goudreau. Entre la sortie de La grande vadrouille et celle des Intouchables, il y a 40 ans et bien des années difficiles qui séparent ces deux mégasuccès.» Personne ne possède la clé de la popularité. Or, tous ses artisans travaillent à la fabrication d'un cinéma de qualité. «La seule garantie, dit Nicole Robert, pour qu'un film puisse aller chercher son public, c'est d'avoir les moyens de nos ambitions.»

Si ces producteurs jonglent avec des chiffres, ils s'indignent d'un certain discours marchand qui associe culture et gaspillage de fonds publics. «Pourquoi, lorsqu'on injecte 200 millions dans l'industrie du porc, c'est un investissement, et lorsqu'on accorde un million de dollars à un film québécois, c'est enlever de l'argent aux contribuables, déplore Frappier. Je regrette, mais le cinéma rapporte aussi à l'économie du Québec.»