(New York) « Il avait l’air d’un homme brisé », a dit l’actrice Rosanna Arquette. « Il est un bon comédien », a affirmé Rose McGowan, une autre actrice, sur un ton sarcastique. « Il ne nous a même pas regardées », a laissé tomber la journaliste Lauren Sivan.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Ces trois femmes ont en commun d’avoir accusé Harvey Weinstein de les avoir agressées sexuellement. Lundi matin, un peu après 9 h, elles ont vu le producteur de cinéma déchu émerger d’un VUS noir de marque Cadillac et marcher, aidé d’un déambulateur, vers le tribunal d’État de Manhattan où il sera jugé.

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Rosanna Arquette lors d’une conférence de presse à l’extérieur de la Cour. À ses côtés, derrière elle (de gauche à droite) : Louise Godbold, Dominique Huett, Sarah Ann Masse, Paula Williams, Rose McGowan et Lauren Sivan.

Seule une barrière métallique les séparait de cet homme à qui plus de 80 femmes, dont des célébrités comme Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie et Ashley Judd, ont attribué des comportements d’ogre sexuel depuis les premières révélations du New York Times, qui ont donné naissance au mouvement #metoo en octobre 2017.

Accompagnées de cinq autres victimes présumées et d’une dizaine de supportrices, elles n’ont pas voulu rater l’arrivée de Harvey Weinstein au premier jour d’un procès attendu qui marque un tournant pour le mouvement #metoo.

« Ce procès est un moment de vérité sur le plan culturel, peu importe son issue judiciaire », a commenté Sarah Ann Masse, actrice et autrice qui a accusé le producteur de l’avoir harcelée sexuellement. 

C’est une victoire contre Harvey Weinstein et le système qui l’a protégé pendant des décennies.

Sarah Ann Masse, actrice et autrice

« Le monde nous regarde », a-t-elle ajouté.

De l’intérêt jusqu’en Australie

Elle n’exagérait pas. Des journalistes d’un bout à l’autre des États-Unis et de la planète ont commencé à faire la queue au petit matin lundi, par un temps plutôt froid, pour s’assurer d’avoir une place dans la salle d’audience du sixième étage où se déroulera le procès de Harvey Weinstein. Or, seulement une poignée des quelque 150 reporters ayant été accrédités ont pu y trouver une place.

PHOTO JEENAH MOON, REUTERS

Des journalistes attendent pour rentrer dans la Cour suprême et assister au premier jour du procès d’Harvey Weinstein.

Les autres se sont massés devant le tribunal, où les alliées des « briseuses de silence » brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Justice pour les survivantes » ou « Coercition n’est pas consentement ». Parmi les représentants des médias se trouvait Tim Arvier, correspondant nord-américain pour la télévision d’Australie, un pays qui s’intéresse au sort du producteur de Pulp Fiction et Shakespeare in Love malgré les importants incendies qui le ravagent.

« Les incendies de brousse dominent évidemment les nouvelles en Australie », a dit Arvier, qui est établi à Los Angeles. « Mais tout ce qui touche à Hollywood fascine les Australiens. Les gens connaissent les films de Weinstein, ainsi que les actrices qui l’accusent. Et la question du harcèlement sexuel est importante en Australie, comme c’est le cas partout ailleurs. »

Mais le procès de Harvey Weinstein comprend des accusations encore plus sérieuses que le harcèlement sexuel. Et le producteur de 67 ans risque de finir ses jours en prison s’il est reconnu coupable.

Deux plaignantes

Harvey Weinstein fait face à cinq chefs d’accusation : deux cas d’agression sexuelle prédatrice, une agression sexuelle criminelle de premier degré, un viol au premier degré et un au troisième degré.

Si les femmes ayant accusé le producteur se comptent par dizaines, il n’y a que deux plaignantes dans cette cause. Les autres victimes présumées n’ont pu saisir la justice en raison du délai de prescription ou n’ont pas voulu affronter l’épreuve d’un procès.

Mimi Haleyi, ancienne adjointe de production, est l’unique plaignante dont l’identité a été dévoilée. Elle accuse Weinstein de lui avoir imposé le cunnilingus dans son appartement new-yorkais en juillet 2006. L’autre plaignante, qui demeure anonyme, dénonce un viol commis en mars 2013 dans une chambre d’hôtel, également à New York.

Six témoins défileront à la barre, dont l’actrice Annabella Sciorra, qui a accusé Weinstein de l’avoir agressée en 1993 dans son appartement de Gramercy Park, à New York. Ces femmes tenteront de prouver les chefs d’accusation d’agression sexuelle prédatrice en établissant que le producteur est un récidiviste. Le coupable d’un tel crime est passible de la prison à perpétuité.

Les avocats de Harvey Weinstein défendront leur client en présentant notamment des courriels et des textos de victimes présumées qui ont continué à fréquenter le producteur après les agressions dont elles l’accusent.

Mais ils ont reçu deux mauvaises nouvelles lundi.

Inculpé à Los Angeles

Lors d’une séance consacrée à des aspects techniques, le juge James Burke a d’abord rejeté leur demande de permettre au détective du NYPD Nicholas DiGaudio de témoigner. Ce dernier a été mêlé à un imbroglio ayant poussé l’an dernier le même juge à écarter du procès une des plaignantes, Lucia Evans, une actrice qui accusait Weinstein de l’avoir forcée à lui faire une fellation.

Le producteur a baissé la tête en entendant cette décision.

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La procureure du comté de Los Angeles, Jackie Lacey, a inculpé Harvey Weinstein pour deux cas d’agression sexuelle.

Plus tard dans la journée, la procureure du comté de Los Angeles a inculpé Harvey Weinstein pour deux cas d’agression sexuelle. On reproche au producteur d’être entré de force dans la chambre d’hôtel d’une femme pour la violer, le 18 février 2013, puis d’en avoir agressé une autre dans une chambre d’hôtel de Beverly Hills le lendemain.

Autrement dit, s’il est acquitté à New York au bout d’un procès qui devrait durer six semaines, Harvey Weinstein aura rendez-vous avec la justice à Los Angeles. Et ce n’est pas l’actrice Rose McGowan, l’une de ses premières accusatrices, qui versera des larmes.

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L’actrice Rose McGowan

« Cher Harvey, peu importe les mensonges que tu te racontes, tu as fait ça », a-t-elle déclaré devant un groupe de journalistes lundi matin. « Aujourd’hui, Dame Justice toise un super prédateur. »

La sélection des jurés, qui devrait durer deux semaines, commence mardi.