La frénésie spéculative sur des petites capitalisations qui a récemment secoué la Bourse américaine a aussi ravivé les mauvais souvenirs de la « bulle techno » qui avait éclaté au début de l’an 2000. Elle a aussi ruiné de nombreux « boursicoteurs » devenus avides de gains rapides. Vingt ans plus tard, alors que les marchés boursiers sont sous pression haussière en sortie de crise économique de pandémie, les investisseurs sont-ils de nouveau à risque de « bulle » en Bourse ? Pour y voir plus clair, La Presse a recueilli les commentaires de professionnels québécois de la gestion de placements.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

Des signaux rappelant la « bulle techno » de l’an 2000…

Marc L’Écuyer, vice-président et gestionnaire de portefeuille principal, Cote-100

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Marc L’Écuyer, vice-président et gestionnaire de portefeuille principal, Cote-100

« Depuis quelques mois, on voit des signaux de “bulles” dans certains secteurs du marché boursier nord-américain qui ne sont pas sans rappeler ce qui s’était passé durant les années 1999-2000, jusqu’à l’éclatement de la “bulle techno”.

« Parmi ces signaux, je note le retour à des niveaux record de nouvelles inscriptions en Bourse par des entreprises dans des secteurs devenus très en vogue, mais aux résultats financiers encore très nébuleux. Notamment, dans le secteur des véhicules électriques, des technologies en infonuagique et des biotechnologies.

« Par ailleurs, un autre signal de “bulle” dans certains secteurs de la Bourse est le retour d’un sentiment d’euphorie de la part des petits investisseurs, mais aussi de la part de certains investisseurs de calibre institutionnel.

« À mon avis, les forts mouvements spéculatifs dans certains titres de petites capitalisations sur la Bourse américaine sont un exemple de ce sentiment d’euphorie et de “fear of missing out” [crainte de rater l’occasion] qui animent certains types d’investisseurs.

« Mais pour la majorité des investisseurs qui gardent le cap d’une gestion de placement équilibré, en évitant les secteurs un peu euphoriques, il n’y a pas lieu de s’inquiéter des perspectives de marché à moyen et long terme. »

Des « poches d’exubérance » dans certains secteurs…

Hugo Ste-Marie, analyste principal et stratège des marchés, Scotia Capital

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Hugo Ste-Marie, analyste principal et stratège des marchés, Scotia Capital

« Je vois des poches d’exubérance excessive dans certains secteurs très spécifiques des marchés boursiers. Mais en général, je ne pense pas que 2021 puisse être comparée à la situation de “bulle” des titres techno de l’internet des années 1999 et 2000. Pour quelles raisons principales ?

« D’abord, même si les actions technologiques sont rendues chères, elles ne le sont certainement pas autant qu’en 2000, alors que le secteur techno de l’indice S&P 500 [de la Bourse américaine] se négociait à 50 fois les bénéfices attendus, 14 fois les revenus récents et 8 fois la valeur comptable. Ces indicateurs sont actuellement bien inférieurs, à 28 fois les bénéfices attendus, 10,5 fois les revenus récents et 6,8 fois la valeur comptable.

« Ensuite, la répartition de valeur dans l’indice S&P 500 est bien meilleure qu’il y a 20 ans. Cette répartition était extrêmement limitée à la fin de la “bulle techno” en mars 2000, alors que seulement le quart des actions du S&P 500 se négociaient au-dessus de leur moyenne de 200 jours, ce qui suggère que seul un petit groupe d’actions poussait l’indice à la hausse.

« Aujourd’hui, cette répartition de valeur en Bourse américaine est beaucoup plus forte, avec 88 % des actions du S&P 500 au-dessus de leur moyenne de 200 jours, ce qui soutient la tendance haussière du marché. »

Au quatrième des cinq niveaux de risque de « bulle » boursière…

Martin Roberge, analyste principal, marchés nord-américains, Canaccord Genuity

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Martin Roberge, analyste principal, marchés nord-américains, Canaccord Genuity

« Sur une échelle de zéro à cinq pour mesurer le risque de “bulle” en Bourse, j’estime que nous sommes proches du quatrième degré.

« En fait, même si on perçoit un niveau d’optimisme relativement élevé dans les marchés, les effets de “bulle” demeurent très concentrés dans certains secteurs et certains titres ciblés par les investisseurs plus spéculatifs.

« D’ailleurs, quand on regarde du côté des grands investisseurs, on constate que leur gestion de portefeuille demeure axée sur la continuité du cycle boursier entre les “titres de croissance”, c’est-à-dire les entreprises de premier plan dans les technologies numériques et le commerce électronique, vers les “titres de valeur”, c’est-à-dire les entreprises bien établies dans les secteurs plus cycliques comme les matières premières, l’énergie et les services financiers.

« Autrement dit, pour les gestionnaires de placement avec des perspectives de rendement à moyen terme, le cycle haussier en Bourse demeure incomplet alors que les titres de valeur s’apprêtent à prendre le relais après la forte poussée des titres de croissance.

« Cela dit, je considère que les marchés boursiers sont un peu “dopés” par les liquidités abondantes dans les principales économies du monde, et qu’ils vont le rester tant que les politiques fiscales, budgétaires et monétaires des gouvernements et des banques centrales demeureront aussi accommodantes. »

Rien à voir à la « bulle techno » éclatée en l’an 2000…

Michel Doucet, vice-président, stratège d’investissement et gestionnaire de portefeuilles, Desjardins Gestion de patrimoine

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Michel Doucet, vice-président, stratège d’investissement et gestionnaire de portefeuilles, Desjardins Gestion de patrimoine

« Les rappels de la “bulle techno” en Bourse [en 1999-2000] font beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux et dans les médias d’information. N’empêche, la conjoncture actuelle en Bourse et dans l’économie n’a rien à voir avec la situation de “bulle” qui prévalait il y a 20 ans.

« D’abord, les tumultes récents en Bourse sont demeurés très limités à certains secteurs et certains titres ciblés par des petits investisseurs et des spéculateurs indépendants.

« Ensuite, malgré le fait que les marchés boursiers nord-américains aient pris un peu d’avance sur la relance économique de l’après-pandémie, poussés notamment par les géants technologiques, il n’en demeure pas moins que la conjoncture économique et financière en ce début d’année 2021 est nettement plus favorable aux marchés boursiers qu’elle ne l’était en 2000, avant l’éclatement de la “bulle techno”.

« D’une part, la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine [Fed] est beaucoup plus accommodante [très faible taux d’intérêt], ce qui maintient la supériorité du taux de rendement en dividende du S&P 500 du point de vue des investisseurs.

« D’autre part, après le choc de la pandémie, les principaux indicateurs économiques montrent des signaux typiques d’un début de cycle de croissance – meilleurs résultats d’entreprises, remontée des cadences de production, abondance de liquidités à investir et à dépenser, etc. – plutôt que des signaux de fin de cycle qui prévalaient il y a 20 ans, et qui ont contribué à l’éclatement de la “bulle techno”en Bourse. »

Des effets de « bulle » encore très localisés…

Martin Delage, co-chef de placements, Optimum Gestion de placements

PHOTO DAPHNÉ CARON, FOURNIE PAR OPTIMUM GESTION DE PLACEMENTS

Martin Delage, co-chef de placements, Optimum Gestion de placements

« Je ne vois pas de signaux de “bulle” dans les marchés boursiers, mais plutôt des effets de “bulle” localisés sur certains titres ciblés par les spéculateurs à très court terme, et dans certains secteurs de la Bourse favorisés par les investisseurs qui courent après les tendances.

« Cela dit, il est assez évident que le pendule boursier du sentiment des investisseurs est redevenu très positif sinon un peu euphorique après le choc subi en début de pandémie, il y aura bientôt un an.

« Du moins, c’est ce que signale notre indicateur maison du sentiment des investisseurs, baptisé Greed & Fear parmi nous chez Optimum [Avidité & Peur].

« Après avoir chuté à presque 0 % au pire du choc boursier de mars dernier, cet indicateur a rebondi depuis pour frôler les 90 %, à quelques points du niveau record de 95 % qui signalerait un sentiment d’euphorie généralisée et de “bonheur total” en Bourse.

« Les marchés nord-américains n’en sont pas encore là. N’empêche, à près de 90 %, notre indicateur Greed & Fear suggère que l’investissement en Bourse est devenu plus risqué, avec un potentiel de gain limité et une vulnérabilité accrue en cas d’évènements inattendus dans l’économie et la résolution de la pandémie. »

Gare au risque de « bulle » dans les petites capitalisations…

Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale Investissements (BNI)

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Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale Investissements (BNI)

« Les valorisations en Bourse américaine demeurent élevées sur une base historique et nous ne sommes pas à l’abri d’un soudain recul. Toutefois, je ne vois pas cette élévation des multiples de valeur en Bourse comme un frein au marché haussier à moyen terme.

« N’empêche, deux éléments incitent à une certaine prudence à court terme.

« D’abord, la hausse spectaculaire des actions de petites capitalisations au cours des derniers mois a poussé leur indice de base – le S&P 600 – à des sommets sans précédent par rapport à sa moyenne mobile de 200 jours. Cela suggère au moins un ralentissement de leur rallye haussier, voire une correction à court terme.

« Ensuite, on ne peut ignorer le récent phénomène de la “chasse aux vendeurs à découvert” menée par une armée de spéculateurs rassemblés sur le populaire forum Wall Street Bets. Le puissant effet de horde de cette communauté grandissante – 6 millions de membres – a causé une véritable explosion à la hausse pour quelques titres [GameStop, BlackBerry, etc. ] que plusieurs associaient pourtant à une autre époque.

« Le temps nous dira si ce phénomène aura un impact soutenable en Bourse, ou s’il s’agissait simplement d’un jeu appelé à prendre fin une fois que ses véritables coûts seront révélés. »