« C’est presque Noël tous les jours », lance au bout du fil Voicu Valentir, président du Groupe Cavaliro, petite firme d’investissement de Laval.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Comme c’est le cas pour d’autres investisseurs, le marché boursier sourit à Voicu Valentir depuis un moment déjà. Il ne s’en plaindra pas. Mais il reste lucide. « Il y a des zones de folie absolue dans le marché. C’est clair que ça va mal finir. Mais ça peut aussi continuer, car il y a encore beaucoup d’argent sur les lignes de touche. La clé est de savoir quand se retirer », dit-il.

La folie entourant GameStop et BlackBerry retient l’attention, mais l’enthousiasme démesuré ratisse beaucoup plus large, selon Voicu Valentir. Il pense notamment à des titres d’entreprises dans le lithium ou liées à ce qui est électrique, au secteur des médicaments psychédéliques, à ce qui touche la livraison de nourriture, etc.

La surexcitation actuelle est telle qu’elle provoque un appel à la prudence de l’Autorité des marchés financiers. En après-midi jeudi, l’AMF a publié une mise en garde « à l’égard des risques très élevés liés à toute forme de spéculation boursière, notamment encouragée au sein de certains forums sur internet et les médias sociaux ».

« Des forums de discussion et certains médias sociaux amplifient l’engouement de particuliers pour certains titres boursiers. Les effets sur la valeur en Bourse de ces titres peuvent laisser croire aux investisseurs sans expérience ou aux spéculateurs qui s’y aventurent à une embellie des résultats ou à un accroissement de la performance financière de ces entreprises. Mais en réalité, il n’en est rien », lit-on dans la missive de l’AMF.

« La valeur de certains titres d’entreprise a ainsi récemment explosé, sans aucune information crédible indiquant que ces entreprises pourraient devenir plus rentables. L’engouement pour ces titres risque d’être de très courte durée », précise le gendarme boursier québécois.

« Les deux dernières semaines ressemblent à un voyage dans le temps alors qu’on assiste à une frénésie dans des titres obscurs. On sait tous aujourd’hui ce qu’est GameStop », dit le stratège Vincent Delisle dans sa première sortie publique depuis qu’il s’est joint à la Caisse de dépôt et placement l’été dernier.

CAPTURE D’ÉCRAN RICHARD DUFOUR

L’économiste Clément Gignac (en haut à droite) animait jeudi un webinaire avec les stratèges Vincent Delisle (en haut à gauche) et Stéfane Marion.

Il s’exprimait à l’occasion d’un webinaire sur les perspectives 2021 organisé jeudi par l’organisme CFA Montréal.

L’exagération n’est pas généralisée en Bourse, selon Vincent Delisle, mais certaines évaluations escomptent la perfection.

Le chef des marchés liquides à la Caisse de dépôt croit que les investisseurs ont notamment une réflexion à faire sur la prime accordée aux titres de croissance.

Un rappel de la bulle techno

Il dit percevoir dans ce qui se passe depuis 10 jours des comportements qui s’apparentent à ceux observés au tournant des années 2000, juste avant l’éclatement de la bulle techno.

« L’absence de peur de perdre sa mise, une confiance inébranlable quand on entend certains commentaires d’investisseurs massés dans certains titres, l’effet de groupe, des thèses d’investissement qui deviennent trop complaisantes. Il y a un parallèle avec 1999-2000 », soutient Vincent Delisle.

Du même coup, il rappelle que lorsque le marché a corrigé il y a une vingtaine d’années, d’autres secteurs n’ont pas été aussi malmenés que le secteur techno.

« C’est l’effet de groupe qui allume beaucoup de lumières rouges », dit-il.

Le stratège Stéphane Marion, de la Banque Nationale, qui participait lui aussi au webinaire de CFA Montréal, affirme qu’on peut parler d’une envolée dans plusieurs classes d’actifs.

« Il n’y a pas juste la Bourse. C’est le risque que prennent les banques centrales en nous proposant un environnement de taux d’intérêt réel négatif. Et en plus, en s’engageant à garder un tel environnement pendant plusieurs années », dit-il.

« On vient de voir la Banque du Canada s’étirer le cou et mentionner qu’on n’allait pas monter les taux avant 2023 alors qu’on ne connaît même pas le type de reprise qu’on aura », souligne Stéfane Marion.

« D’autant plus que les taux d’intérêt sont négatifs et qu’il y a une envolée spectaculaire des prix de l’immobilier au Canada. C’est le risque pris étant donné que l’objectif principal des banques centrales est le retour au plein emploi. C’est un changement structurel fondamental auquel on assiste, et avec lequel on devra composer. Oui, il y a des secteurs de la Bourse qui sont effarants au niveau de la valorisation. Par contre, il y a d’autres secteurs où les valorisations sont plus raisonnables, dans des secteurs plus cycliques, moins à la mode, mais qui joueront un rôle très important au sein de la reprise économique. »

Une rotation sectorielle est à surveiller cette année en Bourse, dit Vincent Delisle, ce qui peut potentiellement influencer les évaluations.

Si les dangers auxquels font face les marchés sont nombreux (inefficacité des vaccins, évaluations très optimistes, impacts des dépenses publiques sur l’inflation, etc.), Vincent Delisle prévient que le prochain risque viendra du champ gauche. « Le marché boursier est peut-être trop optimiste. Il faut rester aux aguets. Ça demande de l’agilité dans les portefeuilles. »

> Lisez l’article « Des boursicoteurs québécois intéressés par la frénésie »