Un gestionnaire de portefeuille québécois bien en vue sonne l’alarme à propos des titres technologiques

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

« À l’image de la gestion de la crise sanitaire au Québec, le secteur technologique vient de passer au “code rouge”, c’est-à-dire qu’un retour sur terre de leurs cours boursiers est imminent », croit Daniel Ouellet, du Groupe Ouellet Bolduc, affilié à Desjardins.

Vous pensez qu’aujourd’hui, c’est différent ? Que la situation dans le secteur des technos n’est pas la même qu’en 2000 ? « Ce n’est pas une similitude, c’est une quasi-exactitude », affirme ce responsable de la gestion d’actifs d’une valeur d’environ 1 milliard.

Pour appuyer sa déclaration, il énumère sept points laissant présager un scénario comparable à celui d’il y a 20 ans, qu’il étale d’ailleurs dans une capsule vidéo enregistrée au bénéfice de ses clients.

Un nouveau monde

« On a l’impression d’entrer dans un monde nouveau avec la pandémie, un peu comme on voyait arriver les années 2000. Êtes-vous convaincu, par exemple, que le spécialiste de la visioconférence, Zoom, sera encore là dans 10 ans ? » Il souligne que Zoom vaut 130 milliards aujourd’hui pour 3 milliards de revenus anticipés en 2022 et que ce titre se négocie à un niveau « extrêmement riche » qui n’est pas sans rappeler BlackBerry et ses téléphones intelligents en 2000. Daniel Ouellet affirme qu’il ne toucherait pas à Zoom avec une « perche de 100 pieds ». Il ajoute que la concurrence est forte avec les Microsoft (Teams), Google Meet et Webex (Cisco).

Capitalisation boursière

Chaque fois que la valeur boursière de la Banque Royale a été surpassée à la Bourse de Toronto, ç’a été un peu le signal de la fin, dit Daniel Ouellet. « On l’a vu avec Nortel en 2000 et avec Potash durant le cycle des ressources naturelles. Aujourd’hui, c’est au tour de Shopify avec une valeur de 150 milliards et un multiple d’évaluation supérieur à 100 x ses profits prévus cette année. Aux États-Unis dans le S&P 500, le poids des technos avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) représente près du quart de la Bourse américaine. En 2000, on retrouvait trois titres technos dans les cinq plus grosses pondérations du S&P 500. Les trois titres en question comptaient pour 17 % du S&P 500. »

Fractionnement d’actions

L’annonce d’un fractionnement d’actions ne devrait pas créer de valeur significative à court terme, mais simplement rendre un titre plus accessible aux petits investisseurs, rappelle Daniel Ouellet. « En 2000, quand AboveNet, un moteur de recherche qui n’existe plus aujourd’hui, avait annoncé un fractionnement d’actions, son titre avait monté de 35 %. Récemment, dans les jours qui ont suivi l’annonce du fractionnement de l’action de Tesla, son titre est passé de 2000 $ US à 2500 $ US, une hausse de 25 %. Pour une entreprise qui vaut 400 milliards US, c’est donc une hausse de 80 milliards US sur une nouvelle qui n’a aucune incidence sur les fondamentaux de la compagnie. Les mathématiques financières sont oubliées présentement. »

Engouement pour la négociation active

La spéculation, les mouvements de foule et le regain de vie des petits investisseurs rappellent des souvenirs à Daniel Ouellet. « Entre 1997 et 1999, le nombre d’ouvertures de comptes chez les courtiers en ligne avait explosé. Il s’était multiplié par trois. Cette année, le nombre de clients actifs [chez les courtiers en ligne] a plus que doublé et est en hausse de 126 % sur une base annualisée », soutient-il.

Comportement non éthique

« Dans toutes les bulles, malheureusement, il y a des gens qui veulent profiter des mouvements de foule. Et il survient toujours des fraudes », dit-il, rappelant la fraude comptable chez MCI Worldcom en 2000. Il cite aujourd’hui l’exemple de Nikola Motors, dans le secteur « chaud et populaire » des voitures électriques. « Nikola valait récemment plus de 30 milliards US en Bourse alors que la compagnie ne génère aucune vente actuellement. » Des doutes ont récemment été soulevés à propos de l’entreprise. « La Securities & Exchange Commission enquête, le PDG a démissionné, et le titre est passé de 90 $ US à moins de 20 $ US au NASDAQ. »

Premiers appels publics à l’épargne (APE)

Le marché est très réceptif aux nouvelles émissions d’actions en ce moment. Beaucoup d’entreprises de technologies en profitent pour se lancer en Bourse. En pleine récession et en pleine pandémie mondiale, on voit la plus grosse année de l’histoire pour les nouvelles émissions, dit Daniel Ouellet. Il rappelle qu’en 2000, l’action de webMethods avait gagné 500 % à sa première journée en Bourse. Il souligne que cette année, les nouveaux titres enregistrent une hausse moyenne de 36 % à leur première séance en Bourse. « C’est nettement plus élevé que la moyenne historique pour les nouvelles émissions. » Il est notamment perplexe face à Snowflake, entreprise qui fait dans l’infonuagique, et qui vaut 70 milliards US pour 400 millions de revenus.

Évaluation extrême

« Au tournant des années 2000, l’action d’Intel a explosé en deux ans, passant de 20 $ US à 75 $ US. Les gens étaient prêts à payer très cher pour la croissance anticipée. En mars 2000, l’action [s’échangeait] à 75x ses profits de l’an 2000. Les revenus d’Intel sont passés de 30 milliards US en 2000, à 73 milliards US aujourd’hui. Les profits ont été multipliés presque par cinq. Mais l’action vaut aujourd’hui 49 $ US alors qu’elle valait 75 $ US il y a 20 ans. Il y a eu une inévitable contraction du multiple d’évaluation. À son sommet de 3500 $ US le mois dernier, l’action d’Amazon [s’échangeait] à 107x ses profits prévus cette année. Les analystes s’attendent en moyenne à ce que les profits triplent et à une croissance des revenus de 20 % par année au cours des cinq prochaines années, ce qui fait qu’un investisseur paye aujourd’hui 37x les profits prévus dans cinq ans. Le multiple d’évaluation sera difficile à maintenir. »