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Quand les analystes ratent la cible

(Montréal) Les analystes financiers peinent à prédire correctement l'évolution des entreprises en Bourse, selon une étude de La Presse Affaires. Une situation qui peut s'expliquer par la volatilité des marchés et les impondérables propres à toute prévision... mais aussi par une certaine proximité entre les analystes et les entreprises qu'ils couvrent, selon des experts du milieu.

Le 1er janvier 2012. Inspiré par vos résolutions du Nouvel An, vous décidez d'épargner et de placer votre argent en Bourse. Mais où?

L'action de Suncor Energy, plus importante pétrolière canadienne, attire votre attention. Elle se négocie alors à 29,38$, une bonne occasion d'achat selon 17 des 23 analystes financiers répertoriés par l'agence Bloomberg qui suivent le titre.

Les six autres analystes conseillent de conserver les actions si vous les avez déjà, mais personne n'en recommande la vente. Surtout, le potentiel d'appréciation semble élevé. En moyenne, les analystes prévoient que le titre de Suncor atteindra 43,56$ dans un an - un alléchant gain potentiel de 51,26%.

Convaincu, vous achetez les actions. Un an plus tard, cependant, le titre n'est pas à 43,56$ comme l'avaient vu les analystes dans leur boule de cristal, mais à 32,71$. Avec un gain de 11,33%, vous n'avez pas fait un mauvais achat. Mais vous êtes loin du 51,26% que faisaient miroiter les analystes.

Anecdotique? Non. Une analyse effectuée par La Presse Affaires montre que les prix cibles publiés par les analystes financiers sont souvent bien loin de l'évolution réelle des actions.

Pourquoi?

Il n'est pas facile de répondre à cette question. Prédire l'avenir est par définition une science inexacte, et la volatilité dans laquelle évoluent les marchés depuis quelques années rend les choses encore plus difficiles.

Mais notre analyse révèle certaines tendances systématiques. Ainsi, année après année, les analystes surestiment l'évolution des actions beaucoup plus souvent qu'ils ne les sous-estiment, et avec une ampleur plus grande.

Cette tendance à la surestimation a été exacerbée en 2008, lorsque les marchés ont décroché à la surprise d'à peu près tout le monde. Cette année-là, les analystes ont surestimé l'évolution de 90 des 100 plus grandes capitalisations boursières inscrites à la Bourse de Toronto. En moyenne, leurs boules de cristal ont accouché de prix presque 2,5 fois trop élevés.

L'ampleur des écarts s'est atténuée les années suivantes. Mais les analystes ont continué à surestimer l'évolution des actions, même pendant les périodes où les marchés étaient à la hausse.

Quelques coups de fil dans le milieu financier suffisent à comprendre que cette tendance des analystes à fixer des prix cibles trop élevés est bien connue.

Jean-Philippe Choquette est vice-président et gestionnaire de portefeuilles principal, actions et stratégies alternatives, chez Fiera Capital, l'une des plus grandes firmes de gestion de placements au Canada.

«Je ne suis pas du tout surpris de voir ça, dit-il. Les analystes prédisent toujours des gains de 15 à 20% par année sur les actions, mais le marché ne monte pas de 15 à 20% par année. Alors, c'est voué à l'échec.»

Selon lui, les analystes sont souvent de bonne foi dans leurs estimations. «Les gens sont positifs de nature, dit-il. Ils voient qu'historiquement, les marchés ont fait des gains intéressants, et ils croient que ça va continuer.»

Mais il avance une autre hypothèse pour expliquer l'optimisme des analystes: la proximité de leur employeur avec les entreprises qu'ils couvrent.

«Je pense que la nature de l'industrie est un peu malsaine, dit M. Choquette. On a des analystes qui font des recommandations sur des titres, mais qui travaillent pour des banques ou des firmes de courtage qui brassent des affaires avec les entreprises qu'elles suivent.»

Les banques qui emploient les analystes prêtent en effet de l'argent aux entreprises cotées en Bourse, en plus de les aider à faire leurs financements et à réaliser leurs acquisitions.

«Disons qu'un analyste qui travaille pour la banque X appose une recommandation de vente sur Suncor, illustre M. Choquette. Si Suncor achète Petro-Canada, il ne fera pas la transaction avec la banque X. Et celle-ci se privera de revenus importants.»

Cette relation «malsaine» entre les analystes et les entreprises qu'ils couvrent a été soulevée par deux autres intervenants interviewés par La Presse Affaires qui n'ont pas voulu être nommés dans le cadre de ce dossier.

Malgré ces réserves, Jean-Philippe Choquette, de Fiera, apprécie le travail des analystes financiers. En comparant les entreprises avec leurs concurrentes et en étudiant les perspectives de croissance des marchés dans lesquels elles évoluent, ils lui fournissent de précieuses informations pour décider où investir.

Mais il affirme ne jamais porter attention aux prix cibles publiés, qu'il considère comme une «attrape pour les petits investisseurs».

«Je ne regarde jamais ça, dit-il. Et je peux vous dire que les clients institutionnels portent très peu d'attention aux prix cibles et aux recommandations d'achat.»

Un autre important investisseur institutionnel québécois a confirmé à La Presse Affaires qu'il n'utilise pas les prix cibles des analystes et leur attribue très peu de valeur.

Une bonne chose à savoir lorsque viendra le temps de choisir vos prochains investissements.

En bref

> 141%: Moyenne des écarts entre les prévisions et le cours des actions

> Les analystes ont surestimé l'évolution des actions dans 90% des cas

> Le monde financier se souviendra longtemps de l'année 2008. En septembre, la banque américaine Lehman Brothers déclare faillite à la surprise générale, sonnant le signal de la crise financière qui gagnera la planète. Les marchés boursiers s'effondrent. Comme les prix cibles des analystes publiés le 1er janvier 2008 n'avaient pas été faits en prévision d'une telle catastrophe, ils apparaissent très élevés par rapport au prix des actions un an plus tard.

> 20%: Moyenne des écarts entre les prévisions et le cours des actions

> Les analystes ont surestimé l'évolution des actions dans 84% des cas

> L'année 2010 en fut une de reprise économique, et c'est celle où les analystes ont le mieux prédit l'évolution en Bourse des entreprises canadiennes. Au Canada, l'indice S&P/TSX a gagné 14,5% pendant l'année. En dépit de la bonne performance des marchés, les analystes ont encore fait preuve d'un optimisme trop important, surestimant 84 des 100 plus importantes capitalisations boursières du TSX.

> 24,3%: Moyenne des écarts entre les prévisions et le cours des actions

> Les analystes ont surestimé l'évolution des actions dans 64%des cas

> Avec le psychodrame du mur fiscal aux États-Unis et la crise de la dette en Europe, l'année 2012 fut encore très mouvementée sur les marchés. Après une chute de 11% l'année précédente, la Bourse de Toronto a conclu l'année avec un gain de 4%, beaucoup moins que la poussée de 15,1% aux États-Unis. Cette contre-performance relative du marché boursier canadien explique peut-être l'écart entre la réalité et les prévisions des analystes, qui ont encore surestimé en général l'évolution des actions.

Pourquoi tant de recommandations d'achat?

Achat. Achat. Et encore achat. Il suffit de jeter un coup d'oeil aux recommandations des analystes pour constater que les recommandations d'achat sont beaucoup plus nombreuses que les conseils de vente.

Pourquoi?

Jean-Philippe Choquette, de Fiera Capital, croit que les analystes n'osent pas faire des recommandations de vente de peur de déplaire aux entreprises qu'ils couvrent.

«Oui, il a un biais positif, dit de son côté Pierre Lacroix, analyste chez Desjardins. Mais ça s'explique par le fait que les analystes et les firmes de courtage ont tendance à suivre les entreprises qui sont les plus susceptibles d'avoir de bonnes performances ou de générer de grands volumes de transactions. Il faut se rappeler qu'on est là pour servir les investisseurs, et qu'on suit une sélection de titres susceptibles de leur plaire.»




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