Après avoir nommé une première femme, Chrystia Freeland, aux commandes du ministère des Finances, Justin Trudeau a annoncé la prorogation du Parlement et la tenue d’un discours du Trône le 23 septembre. La prorogation, qui cause l’arrêt des travaux des comités parlementaires qui enquêtaient sur le scandale WE Charity, a soulevé l’ire de l’opposition.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Une prorogation, un discours du Trône… et des critiques

Devant les partis de l’opposition qui réclament sa démission à cause de son rôle dans le scandale WE Charity, le premier ministre Justin Trudeau a décidé de jouer son va-tout. Après avoir remanié légèrement son cabinet pour y nommer une première femme, Chrystia Freeland, au prestigieux poste de ministre des Finances, M. Trudeau a annoncé la prorogation du Parlement et la présentation d’un discours du Trône le 23 septembre, dans lequel son gouvernement annoncera ses grandes priorités pour une « relance verte » post-COVID-19.

Du coup, le premier ministre mettra en jeu la survie de son gouvernement minoritaire, puisqu’un discours du Trône fait l’objet d’un vote de confiance à la Chambre des communes, à l’instar des budgets déposés par le ministre des Finances.

M. Trudeau met ainsi au défi ses principaux détracteurs, le Parti conservateur et le Bloc québécois, de provoquer la tenue d’élections générales alors que les effets de la pandémie sont loin d’être chose du passé. Il tente aussi de couper l’herbe sous le pied du Bloc québécois, qui a promis de déposer une motion de censure en octobre si M. Trudeau, sa cheffe de cabinet Katie Telford et Bill Morneau ne quittaient pas leurs fonctions à cause des récentes controverses soulevant des questions d’éthique.

Affirmant que le Canada « est à la croisée des chemins » et que le pays « est loin d’être sorti du bois », M. Trudeau a indiqué qu’il ne voulait pas d’élections hâtives cet automne. Mais il remet entre les mains des partis de l’opposition le sort de son gouvernement libéral, qui proposera dans son discours du Trône une manière « audacieuse » d’utiliser les coûts d’emprunt très bas pour stimuler la reprise afin de s’attaquer aux inégalités sociales, d’accentuer le virage vert de l’économie canadienne et d’aider les citoyens à traverser la crise.

« Non, je ne veux pas d’élections », a lancé le premier ministre en conférence de presse dans le foyer des Communes, après que deux ministres, Chrystia Freeland aux Finances et Dominic LeBlanc aux Affaires intergouvernementales, eurent prêté serment à Rideau Hall, la résidence officielle de la gouverneure générale, avant d’entreprendre leurs nouvelles fonctions.

« Mais le discours du Trône qu’on a présenté il y a huit mois à peine n’est pas du tout aligné avec la réalité que les gens vivent maintenant. Donc, je pense que c’est tout à fait normal que nous devions présenter une nouvelle vision sur le travail que notre gouvernement veut faire pour bâtir un Canada meilleur pour tous les Canadiens. Le Parlement aura donc sa chance de se prononcer là-dessus […]. »

Mais j’espère que les députés vont comprendre que ce que les Canadiens veulent maintenant, c’est que tous les différents partis et tous les différents paliers de gouvernement travaillent ensemble pour répondre à cette crise historique.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Effet immédiat

La prorogation du Parlement a eu un effet immédiat : l’arrêt des travaux des quatre comités parlementaires qui enquêtaient sur les tenants et aboutissants du scandale WE Charity (UNIS en français). Le geste a soulevé l’ire des partis de l’opposition.

« Plus tôt cette année, Justin Trudeau a honteusement fermé le Parlement pour tenter d’éviter de rendre des comptes. Et maintenant, il bloque les députés de l’opposition qui travaillaient d’arrache-pied pour corriger les programmes de son gouvernement pendant la pandémie, pour aider les Canadiens et pour faire toute la lumière sur son scandale de corruption », a lâché le chef intérimaire du Parti conservateur, Andrew Scheer.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Andrew Scheer, chef intérimaire du Parti conservateur

Justin Trudeau laisse tomber les Canadiens au beau milieu d’une crise sanitaire et économique majeure dans une tentative dégoûtante de faire oublier sa corruption.

Andrew Scheer, chef intérimaire du Parti conservateur

« Si le but de la prorogation annoncée par le premier ministre est d’abord de mettre le couvercle sur le scandale WE Charity, ça ne marchera pas. Si sa volonté est réellement de mettre en place un plan de gestion et de sortie de crise qui correspond aux besoins des Québécois, le Bloc québécois sera à l’écoute », a pour sa part réagi le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet.

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Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Le chef bloquiste a aussi fait connaître ses conditions pour appuyer le discours du Trône : un soutien supplémentaire aux aînés, le versement des compensations aux agriculteurs sous régime de gestion de l’offre, le transfert au gouvernement du Québec de la part québécoise du programme de bourse étudiante précédemment confié à WE Charity, ainsi que des ajustements à la Prestation canadienne d’urgence afin de favoriser le retour au travail, entre autres choses.

De son côté, le NPD, qui pourrait être la bouée de sauvetage des libéraux durant un vote de confiance, s’est dit outré de la décision du premier ministre de proroger le Parlement.

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Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

« Fermer le Parlement en pleine pandémie et crise économique, avec une séance la semaine prochaine et des comités qui travaillent fort pour obtenir des réponses et des solutions pour les Canadiennes et les Canadiens, est une erreur. Les gens ne devraient pas être obligés de payer le prix des scandales de M. Trudeau », a affirmé le chef du NPD, Jagmeet Singh, accusant les libéraux d’avoir recours aux mêmes tactiques que l’ancien premier ministre Stephen Harper.

Le premier ministre s’est défendu de vouloir museler les partis de l’opposition en soutenant que les travaux des Communes reprendront deux jours plus tard seulement que prévu selon le calendrier parlementaire. Il a aussi autorisé la divulgation de quelque 5000 pages de documents liés à l’affaire WE Charity, comme le réclamaient les partis de l’opposition, preuve selon lui de sa bonne foi.

Passage de flambeau

Durant sa conférence de presse, M. Trudeau a de nouveau remercié son ancien ministre des Finances Bill Morneau, qui a démissionné de son poste lundi soir, pour ses états de service au cours des cinq dernières années. Mais il n’a pas voulu s’étendre sur les causes de son départ, reprenant à son compte les raisons énumérées par M. Morneau, notamment qu’il était préférable de passer le flambeau étant donné qu’il ne voulait pas briguer les suffrages aux prochaines élections.

La nouvelle titulaire, Chrystia Freeland, devenue au fil des ans le bras droit de M. Trudeau pour les dossiers complexes du gouvernement tels que la renégociation de l’ALENA avec l’administration Trump et le Mexique, a exprimé sa grande joie d’être la toute première femme à occuper le poste de grand argentier du pays.

« Il était temps que l’on brise ce plafond de verre », a-t-elle affirmé, exprimant aussi le souhait que cela inspire d’autres femmes à se lancer en politique.

La démission de M. Morneau est survenue lundi soir quelques heures après une rencontre avec le premier ministre, laquelle devait servir à aplanir les différends entre les deux hommes. Ces désaccords portant sur l’effort budgétaire requis pour remettre l’économie canadienne sur les rails sont étalés au grand jour dans les médias depuis une semaine.

Chrystia Freeland, l’ambitieuse

Après des années à travailler pour les plus prestigieux médias financiers de la planète, Chrystia Freeland devra naviguer sous leurs regards acérés en tant que première femme nommée ministre des Finances du Canada.

La députée de University–Rosedale, au centre-ville de Toronto, a fait le saut en politique en 2013 après une brillante carrière médiatique.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Chrystia Freeland a prêté serment mardi comme ministre des Finances du Canada, à Rideau Hall.

Diplômée en études slaves de Harvard et d’Oxford – grâce à une bourse Rhodes –, elle s’installe en Ukraine et en Russie au milieu des années 90, d’où elle envoie des textes aux grands journaux occidentaux. La région, d’où est originaire sa famille maternelle, se transforme rapidement dans la foulée de la mort de l’Union soviétique.

Dans les années suivantes, Mme Freeland passe du Financial Times au Globe and Mail à l’agence Thomson Reuters, gravissant rapidement les échelons de ces organisations. Il y a sept ans, c’est là que le tout nouveau chef libéral Justin Trudeau et son équipe la recrutent et la convainquent de rentrer au Canada.

Selon le Toronto Star, c’est après avoir lu un livre de Mme Freeland sur la concentration extrême de la richesse planétaire entre les mains d’une poignée de richissimes individus que le futur premier ministre aurait été conquis.

En ascension

Depuis, l’ascension de l’ex-journaliste se poursuit au sein du gouvernement canadien : elle participe à la finalisation de l’Accord de libre-échange Canada-Europe comme ministre du Commerce international de 2015 à 2017, avant de monter en grade et de remplacer Stéphane Dion comme ministre des Affaires étrangères. Mme Freeland n’était pas étrangère à la politique internationale : elle s’était déjà démarquée comme une importante critique du régime russe, au point de faire l’objet d’une interdiction de territoire en 2014.

Décrite comme énergique et efficace, elle devient vice-première ministre du Canada après les élections de l’automne 2019 et officialise son rôle de premier lieutenant au sein du cabinet Trudeau. En ajoutant le rôle de ministre des Finances dans sa besace, elle devient la femme politique canadienne la plus puissante depuis le règne de Kim Campbell en 1993.

Elle est native de Peace River, une communauté agricole du nord de l’Alberta.

Dominic LeBlanc, l’ami d’enfance

Dans les années 70, à Ottawa, Pierre Elliott Trudeau et Roméo LeBlanc siégeaient côte à côte au Cabinet pendant que leurs fils Justin et Dominic s’amusaient ensemble.

Cinq décennies plus tard, les enfants sont devenus grands, et ce sont eux qui tiennent désormais les rênes du gouvernement fédéral.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Dominic LeBlanc, qui est président du Conseil privé, reprend des mains de Chrystia Freeland le ministère des Affaires intergouvernementales.

Dominic LeBlanc est né à Ottawa en 1967, quelques années avant que son père soit élu député libéral. Alors que ce dernier devient ministre, puis sénateur, puis gouverneur général du Canada, son fils étudie le droit à l’Université de Toronto et à Harvard.

En 2000, l’Acadien est élu pour la première fois comme député, dans la province où sa famille a ses racines. Il n’a pas perdu une seule élection depuis. Nommé comme assistant parlementaire de divers ministres de Jean Chrétien et de Paul Martin, il se lance dans la course à la chefferie libérale en 2008, avant d’abandonner, puis l’envisage à nouveau en 2011-2012 après le départ de Michael Ignatieff. Mais après deux semaines de vacances passées cet été-là avec Justin Trudeau, M. LeBlanc lui cède le pas. « Je connais Justin depuis très longtemps. J’ai vu sa force, son éthique de travail », déclare-t-il à l’époque, selon la CBC.

Proximité avec Trudeau

Au même moment, les deux hommes évoquaient leurs souvenirs d’enfance. Leur proximité a transparu à d’autres périodes de leur vie : Dominic LeBlanc a porté le cercueil de Pierre Elliott Trudeau à ses funérailles, tandis que Justin Trudeau a porté celui de Roméo LeBlanc aux siennes.

Le retour au pouvoir des libéraux en 2015 marque le retour aux affaires de Dominic LeBlanc : il est nommé leader du gouvernement aux Communes, puis ajoute Pêches et Océans à son portfolio l’année suivante.

Mais en 2017, à la faveur d’un simple rendez-vous médical annuel, un médecin lui diagnostique une leucémie chronique. Nouveau revers en 2019, alors qu’il reçoit un autre diagnostic de cancer, un an après la fin de ses traitements pour le premier. Il s’est alors mis à l’écart de la vie publique pendant quelques mois, le temps de subir une chimiothérapie, avant de revenir à Ottawa en janvier dernier.

La prorogation en quatre questions

Proroga… quoi ? Quatre questions pour comprendre la prorogation du Parlement annoncée mardi à Ottawa et mieux en saisir les conséquences.

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

En prorogeant le Parlement, le premier ministre Justin Trudeau met fin aux travaux des comités qui tentaient de faire la lumière sur le scandale WE Charity (UNIS en français).

Qu’a annoncé Justin Trudeau mardi ?

Le premier ministre a indiqué qu’il avait demandé à la gouverneure générale du Canada, Julie Payette, de proroger le Parlement jusqu’au 23 septembre 2020. Celle-ci a accepté. La prorogation n’est pas qu’une suspension ou un ajournement : elle met fin à une législature et permet à une nouvelle de s’ouvrir au retour. Ce n’est pas non plus une dissolution, qui entraînerait des élections fédérales. Lors d’une prorogation, toutes les activités du Parlement cessent. Tous les projets de loi en cours d’adoption meurent au feuilleton : on devra les déposer à nouveau si l’on souhaite qu’ils aillent de l’avant. Un premier ministre demande traditionnellement la prorogation du Parlement une fois qu’il croit avoir accompli les projets mis de l’avant dans un discours du Trône.

Comment Justin Trudeau justifie-t-il sa décision ?

M. Trudeau a affirmé que le dernier discours du Trône, prononcé en décembre dernier, correspondait à la réalité du pays avant la pandémie, mais qu’elle a été complètement chamboulée depuis. Il faut donc, selon le premier ministre, lancer une nouvelle session parlementaire sur de nouvelles bases, avec un nouveau discours du Trône. « Nous devons redémarrer l’approche du gouvernement quant à la reprise, afin de rebâtir de façon optimale », a-t-il affirmé.

Pourquoi cette décision est-elle controversée ?

En prorogeant le Parlement, Justin Trudeau met fin aux travaux des comités qui tentaient de faire la lumière sur le scandale WE Charity (UNIS en français). Pendant plus d’un mois, ils ne pourront plus se réunir, ils ne pourront plus convoquer de témoins ou exiger des preuves documentaires. Le gouvernement de Stephen Harper a aussi demandé la prorogation du Parlement fédéral en 2008, alors qu’il s’apprêtait à perdre un vote de confiance, déclenchant une importante crise constitutionnelle. Par la suite, les libéraux avaient promis de ne jamais utiliser la prorogation « pour contourner une situation politique difficile ».

Existe-t-il un risque pour Justin Trudeau ?

Au-delà du coût politique dans l’opinion publique, cette manœuvre pose un risque direct pour le gouvernement Trudeau. C’est qu’un discours du Trône aura lieu à la fin de septembre et sera automatiquement suivi d’un vote de confiance des Communes envers le Parlement. Les libéraux auront besoin de l’appui d’au moins un des trois principaux partis de l’opposition pour survivre, mais ceux-ci ont passé les dernières semaines à les critiquer vivement.