(Québec) Il y a des points de bascule dans le cours, inexorable, des travaux et des jours dans la vie politique. Et nous en avons peut-être atteint un, cette semaine, à l’Assemblée nationale.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

La décision du gouvernement Legault de reculer, même modestement, sur sa feuille de route en matière d’immigration marque un tournant. Dans quelques mois, peut-être dirons-nous : cette semaine-là, la lune de miel avait vécu.

Bien sûr, François Legault a tôt mercredi matin battu sa coulpe, expliquant qu’il n’avait « pas aimé » sa journée de mardi. « On n’a peut-être pas évalué comme il faut cette partie humaine », a-t-il admis. L’acte de contrition a déjà fait recette : au débat des chefs à la dernière campagne, il avait suscité l’adhésion en s’excusant, en reconnaissant platement qu’il pouvait faire des erreurs. Mardi, une quinzaine d’étudiants étrangers l’avaient vu, depuis les gradins du Salon bleu, expliquer comme son ministre Simon Jolin-Barrette pourquoi le gouvernement avait raison de modifier les critères du Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Des changements aux règles du jeu en cours de partie, pour des centaines d’étudiants et de travailleurs déjà installés au Québec, qui croyaient leur résidence permanente à portée de main.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le ministre Simon Jolin-Barrette

Mitraillés par les trois partis de l’opposition, MM. Legault et Jolin-Barrette n’avaient pas dévié de la feuille de route convenue. Maintes fois sollicité, le ministre avait même refusé de rencontrer les étudiants étrangers venus à l’hôtel du Parlement. Plusieurs pleuraient.

Dès le lendemain matin, à la première heure, le ministre Jolin-Barrette déclarait forfait : les étudiants déjà installés au Québec bénéficieront d’un droit acquis – ils ne seront pas touchés par les changements. 

La virulence des réactions sur les médias sociaux, dans les analyses des journaux et celles des médias électroniques a vite convaincu François Legault de faire marche arrière. Mais pour les ténors du milieu des affaires, le Conseil du patronat et la Fédération des chambres de commerce, ces ajustements sont insuffisants. Les arguments pour l’ouverture sont nombreux. En région, les cégeps, en manque d’élèves, ont besoin de cette clientèle. La liste des spécialités retenues par le ministère de l’Emploi est arbitraire : on ne reconnaît pas les techniques en tourisme, alors que les besoins de main-d’œuvre sont criants dans ce secteur. Le député péquiste de Rimouski, Harold LeBel, a fait mouche quand il a rappelé que l’humoriste Boucar Diouf aurait été refoulé au Sénégal. Il a étudié en océanographie !

En 2018, le Québec avait reçu 43 795 étudiants internationaux. De janvier à juin, en 2019, pas moins de 20 440 sont arrivés. Actuellement au Québec, on compte pas moins de 70 060 étudiants internationaux, auxquels il faut ajouter 9850 étudiants diplômés ; au total, près de 80 000 personnes. Avec le compromis annoncé hier, ceux qui remplissaient les critères en place le 1er novembre pourront accéder à la voie rapide que procure le programme pour obtenir leur certificat de sélection. Ceux qui se conformeront plus tard vont aller en bout de file d’attente.

Battre en retraite

Ce n’est pas la première fois que le ministre doit battre en retraite. Il avait dû le faire, forcé par le tribunal, pour les 18 000 dossiers laissés en plan lors de la mise en place de sa réforme de l’immigration. Comme pour le slalom autour du PEQ, cette semaine, on décode que le cabinet du premier ministre n’avait pas été complètement mis au fait des conséquences de la décision du ministre.

Dans le dossier de la laïcité, M. Jolin-Barrette avait dû tenir compte des droits acquis aussi pour les enseignants déjà à l’emploi, qui ne seront pas touchés par l’interdiction du port de signes religieux. Avocat jusqu’au bout des doigts, on peut comprendre que le ministre soit sensible à l’argument qu’on ne peut changer rétroactivement les règles. Hier, il insistait sur le fait qu’il avait lui-même décidé de l’ajustement annoncé, qu’il ne s’était pas fait forcer la main par François Legault.

Il avait fait un sérieux faux pas en évoquant à haute voix l’idée de légiférer pour proscrire le « bonjour-hi », une atteinte étonnante à la liberté d’expression.

Mais habituellement, le doute ne l’atteint guère – il a utilisé le bâillon pour forcer l’adoption de ses deux projets de loi importants, sur l’immigration et la laïcité de l’État.

Reste que c’est travestir la réalité que de laisser entendre que le gouvernement Legault cherche à ériger un mur pour empêcher des hordes d’étrangers d’envahir le territoire. Actuellement, autour de 40 % des nouveaux arrivants passent par la filière économique. Les autres, la majorité, sont des demandeurs d’asile, des réfugiés ou des bénéficiaires du programme de réunification familiale.

Pour le volet économique, on compte actuellement 45 100 personnes qui ont leur certificat de sélection du Québec comme travailleurs qualifiés ; elles attendent leurs papiers du gouvernement fédéral, souvent depuis plus de 18 mois. Près de 20 000 immigrants investisseurs sont dans la même situation. Près de 65 800 personnes forment ce backlog, sont en « inventaire », et attendent déjà ici. À ce contingent, il faut ajouter 18 400 personnes qui attendent de rejoindre leur famille et 16 500 réfugiés reconnus admis pour des motifs humanitaires.

Au total, ils sont un peu plus de 100 000 dans l’antichambre. Québec a réduit à environ 44 000 le nombre d’étrangers admis au Québec. Or, s’il accueillait des immigrants au même niveau que les autres provinces canadiennes, au prorata de sa population, le Québec devrait ouvrir ses portes à plus de 70 000 arrivants. Les seuils imposés par Québec sont une source importante de congestion du système, qui fonctionne de façon plus fluide ailleurs au pays. Le fédéral accorde aussi le statut de travailleur temporaire. Près de 18 000 ont été admis ainsi au Québec l’an dernier. Mais ici, le fédéral avance à contrecœur et plaide que l’immigration « temporaire » réduit les immigrants à un statut précaire et les rend dépendants d’un employeur unique.

Le souque à la corde entre les gouvernements Legault et Trudeau – une tension que contribue à maintenir l’attitude cassante du ministre Jolin-Barrette, chuchote Ottawa – n’aide pas à réduire le fameux « inventaire », les cas accumulés au fil des années. Triste ironie, cet embouteillage reporte la mise en place d’améliorations au système proposées par la CAQ.