Un réseau d’espionnage industriel coordonné par un professeur de l’Université McGill aurait causé des pertes d’environ 110 millions à un fabricant de circuits intégrés de Caroline du Nord et menacé la sécurité nationale des États-Unis en fournissant à la Chine une technologie utilisée dans les missiles guidés, selon deux rapports d’experts produits pour le département américain de la Justice.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Le stratagème auquel est accusé d’avoir participé Ishiang Shih, résidant de Brossard, « cause un tort immédiat à l’économie et à la sécurité nationale des États-Unis », affirme James Andrew Lewis, du Center for Strategic and International Studies, auteur d’un des rapports déposés devant un tribunal de Los Angeles.

« Ce dossier fait partie de la stratégie militaro-industrielle de la Chine », ajoute M. Lewis.

Ishiang Shih est accusé en Californie de complot et d’exportation illégale de technologies à usage mixte civil et militaire. Jusqu’en 2018, il était professeur agrégé à la faculté de génie de l’Université McGill.

Les États-Unis réclament son extradition depuis octobre 2018, mais la justice canadienne n’a pas encore statué sur son sort.

Son frère, Yi-Chi Shih, a été reconnu coupable en 2019 de plusieurs crimes, notamment de fraude, de complot pour accès non autorisé à un ordinateur protégé et de complot pour exportation en Chine de marchandises contrôlées, dans le cadre du même dossier.

Des instructions d’un institut de recherche militaire

Selon le FBI, les deux frères achetaient de puissants circuits intégrés monolithiques hyperfréquences de niveau militaire, sous des prétextes spécieux, notamment auprès d’un fabricant de Caroline du Nord connu aujourd’hui sous le nom de Wolfspeed. Ils auraient exporté illégalement en Chine une partie de ces semi-conducteurs utilisés dans plusieurs systèmes d’armement. La manœuvre devait permettre de copier la technologie dans une usine à Chengdu. Toujours selon le FBI, Ishiang Shih a payé des millions pour acheter les pièces convoitées. Ses complices et lui auraient reçu des instructions de l’Institut 607, organisme de recherche militaire chinois.

Dans l’attente de l’imposition de la peine de Yi-Chi Shih, la poursuite a déposé au début de février deux rapports sur les dommages attribués aux accusés.

PHOTO ANDREW CABALLERO-REYNOLDS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Un militaire américain photographié devant un système de défense Patriot en Arabie saoudite, en février 2020

« Les produits de Wolfspeed sont cruciaux pour les applications militaires et spatiales », écrit James Andrew Lewis, soulignant que ce type de circuits intégrés a permis la mise à jour du système de défense antiaérienne et antimissile Patriot, maillon important de la défense des États-Unis.

« La prochaine génération de technologie militaire (les systèmes aériens, navals, spatiaux et de missiles) dépendra de ces semi-conducteurs, et certains des produits de Wolfspeed sont contrôlés pour les exportations à titre de munitions », ajoute M. Lewis, selon qui les dirigeants chinois coordonnent le vol de technologies aux États-Unis dans leur quête de « supériorité militaire ».

Un deuxième rapport déposé à la cour, préparé par les laboratoires Sandia du département de l’Énergie des États-Unis, estime que l’impact commercial de l’acquisition par la Chine des technologies de Wolfspeed est probablement d’environ 110 millions de dollars canadiens. Il s’agit d’une estimation, avec un impact minimal envisagé de 24 millions et un impact maximal potentiel de 229 millions.

« De la pure fantaisie »

Les avocats montréalais d’Ishiang Shih, Rose-Mélanie Drivod et Julio Péris, contestent vigoureusement la pertinence des deux rapports. « Ces rapports sont délirants et de la pure fantaisie », soutient Me Péris.

Il souligne que les reproches contenus dans les rapports ratissent beaucoup plus large que les crimes pour lesquels le frère de son client a été reconnu coupable. « Le dépôt de ces rapports ne constitue pas une preuve de ce qui est allégué », ajoute l’avocat.

« Ceci ne démontre que la volonté américaine d’éliminer la concurrence commerciale. N’oubliez pas que notre industrie de l’acier était également considérée comme une menace pour la sécurité nationale américaine », dit-il, en référence à l’imposition de tarifs par l’administration Trump en 2018.