Des cabinets d’avocats ont déposé vendredi une demande d’autorisation devant la Cour supérieure afin d’intenter une action collective contre le Diocèse de Québec pour des agressions sexuelles qui auraient été commises par des membres du clergé de 1940 à nos jours.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« C’est une libération, c’est un soulagement incroyable. Après 66 années de cauchemars, il s’agit d’une journée historique pour moi, comme victime, mais aussi pour ma famille », explique l’une des deux victimes présumées, Gaétan Bégin, visiblement ému.

L’homme affirme qu’en 1954, alors qu’il n’avait que 13 ou 14 ans, l’abbé Rosaire Giguère s’est livré à de multiples attouchements sexuels sans son consentement, une fois par mois, pendant six mois. Puis, trois ou quatre dimanches par an, l’abbé l’aurait appelé dans sa chambre à coucher « pour le forcer à toucher à son pénis sous sa soutane, puis à le masturber jusqu’à ce qu’il éjacule », lit-on dans la demande d’autorisation déposée au tribunal.

Aujourd’hui âgé de 80 ans, M. Bégin dit avoir été agressé sexuellement « à une quinzaine d’occasions » avant ses 18 ans par l’abbé, aujourd’hui décédé. L’octogénaire souligne qu’il lutte encore aujourd’hui avec de profondes séquelles.

Pour moi, ça a surtout été la honte et la dépression. Je m’estime chanceux d’avoir eu ma femme et mon fils, qui m’a accompagné depuis le début. Sans ça, je n’aurais probablement pas passé à travers.

Gaétan Bégin, plaignant

Son message pour les victimes est clair. « Pour la guérison et les générations futures, brisez le silence. Il y a aujourd’hui des professionnels qui sont là pour nous défendre. C’est le plus grand soulagement possible », ajoute Gaétan Bégin.

Une loi qui change tout

Au début juin, le gouvernement du Québec adoptait le projet de loi 55, abolissant ainsi le délai de prescription pour intenter une poursuite civile en matière d’agression sexuelle. Depuis, quel que soit leur âge, les victimes peuvent réclamer justice, même si les faits reprochés remontent à plus de 30 ans. Jusqu’en 2013, une victime ne disposait que de trois ans pour intenter une poursuite.

« Ça a tout changé, lance l’avocat Alain Arsenault, qui porte le dossier. La prescription faisait en sorte que c’était très difficile, voire impossible, de faire état des agressions subies ou de connaître l’ampleur du phénomène. En l’évoquant, les organisations religieuses espéraient toujours ne pas avoir à rouvrir leurs livres. » L’essentiel, dit le juriste, est que les victimes sachent « qu’elles ne sont pas seules ».

La vérité est celle de toutes les victimes, mais aussi celle de l’ensemble de la communauté. Ultimement, ce qu’on veut, c’est que la sphère religieuse reconnaisse enfin le problème.

Alain Arsenault, avocat

Au Québec, l’avocat souligne que des centaines de milliers d’hommes ont été agressés dans leur jeunesse, trop souvent par des membres de l’Église. « Il faut que la société comprenne qu’on doit protéger nos enfants, et prendre des moyens pour éviter que ça ne se reproduise », plaide MArsenault, soulignant que plusieurs pays dans le monde ont déjà tenu des commissions d’enquête sur le sujet.

L’ancien ministre de la Justice, Marc Bellemare, agira à titre d’avocat-conseil dans cette affaire. « Il est temps que toutes les victimes puissent obtenir justice », a-t-il insisté.

Le Diocèse enquêtera

Dans un communiqué, le Diocèse de Québec affirme qu’il prend acte de la demande d’action collective déposée. « Nous avons entrepris une enquête interne et collaborerons avec la justice pour faire la lumière sur ces allégations. Nous ne commenterons pas davantage à ce stade du processus judiciaire », dit l’évêque auxiliaire à Québec, Mgr Marc Pelchat.

L’organisation souligne aussi avoir mis en place « plusieurs mesures pour la prévention des abus » et l’accompagnement des victimes depuis les années 1990.

Le cabinet Arsenault Dufresne Wee Avocats, spécialisé en défense de victimes d’actes criminels, mène actuellement une série d’autres actions collectives pour agressions sexuelles. Outre le Diocèse de Québec, le groupe a déjà entamé des procédures auprès de la Congrégation de Sainte-Croix, de l’oratoire Saint-Joseph, des Oblats de Marie Immaculée, des Frères des écoles chrétiennes, des Frères de Saint-Gabriel et des religieux de Saint-Vincent de Paul. D’autres processus suivent aussi leur cours avec les diocèses de Montréal, mais aussi de Longueuil et de Joliette. Plus de 700 plaignants se sont inscrits dans ces actions.