Une victime d’inceste raconte son calvaire à la cour

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Une enfance volée, une vie brisée. Agressée sexuellement des centaines de fois par son père, Laura* a vécu un cauchemar sans nom pendant 11 ans. « Tu étais censé nous protéger. Un père n’est pas censé faire vivre ces choses à ses enfants », a témoigné la victime de cette sordide affaire d’inceste, l’une des pires de l’histoire récente au Québec.

L’ancien brigadier scolaire de 50 ans a plaidé coupable l’automne dernier à de multiples accusations d’inceste, de contacts sexuels et d’agressions sexuelles à l’endroit de sa fille, maintenant âgée de 22 ans. Pour protéger la victime, nous devons taire le nom de son bourreau, un résidant de l’arrondissement de Verdun à Montréal.

« Tu m’as fait sentir comme si je n’étais rien pendant des années, comme si j’étais juste un objet. Je n’avais plus de vie, tu contrôlais tout ce que je faisais », a confié la semaine dernière la jeune survivante dans une lettre coup de poing lue à la cour par une intervenante.

Le calvaire de Laura s’amorce à l’âge de 8 ans, lorsque sa mère abandonne ses trois jeunes enfants, en 2004. Au fil du temps, la fillette devient l’objet sexuel de son père, puisqu’elle « ressemble à sa mère », selon l’accusé. « Il a purement remplacé sa femme par sa fille », a résumé le procureur de la Couronne, MPierre-Olivier Bolduc.

« Toutes les horreurs que tu m’as fait vivre vont rester à jamais dans ma tête. Je ne pourrai jamais dire que je suis à 100 % correcte. J’aimerais savoir pourquoi tu m’as fait subir ça. Tu n’avais pas besoin de ta fille pour faire ce genre de malheur, me faire endurer tout ce mal pour ton propre plaisir. »

— Extrait de la lettre rédigée par la victime et lue à la cour par une intervenante

À 12 ans, en 2010, Laura dort tous les soirs avec son père. Il lui impose alors des relations sexuelles quatre ou cinq fois par semaine. Son emprise sur sa fille est absolue. Une fois, alors qu’elle joue avec des amis à l’extérieur, il la fait entrer pour avoir une relation sexuelle avec elle, puis la laisse retourner jouer.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Me Pierre-Olivier Bolduc, procureur de la Couronne

« Monsieur a eu une vie maritale avec sa fille pendant une longue période, environ 11 ans, jusqu’à presque 21 ans. Les gestes sexuels sont complets. On parle de relations sexuelles complètes, avec éjaculation sans protection, plusieurs fois par semaine. On parle de plusieurs autres types de relations », a souligné MBolduc.

Malgré l’ignominie de ses crimes, le père jugeait « normal » d’abuser de sa fille. « Elle voulait. On avait tous les deux du plaisir. Je ne l’ai pas forcée », a expliqué le pédophile à un expert. Un rapport démontre d’ailleurs une « banalisation et une déresponsabilisation » chez l’accusé, qui rejette même la faute sur la victime pour certaines choses, a relevé le procureur.

Le ministère public réclame ainsi 12 ans de détention, tout près du maximum de 14 ans. « C’est un abus de confiance le plus grave qui soit. C’est son seul parent. C’est une situation de dépendance vitale. Plus le lien est étroit, plus la peine doit être sévère », a plaidé MBolduc.

« Je veux juste être un bon père »

Dans une lettre lue par son avocate, le prédateur s’est dit « désolé » pour la souffrance infligée à sa fille. « Je ne voulais pas te faire aucun mal. J’aimerais retourner en arrière et ne pas faire ce que je t’ai fait. Je veux juste être un bon père », a-t-il écrit. Alors que son bourreau pleurait dans le box des accusés, la victime est sortie précipitamment de la salle d’audience.

Interrogé par la Couronne, l’accusé a admis ne pas connaître sa « problématique » et ne pas savoir pourquoi il a agressé sa fille. « J’étais dépressif, j’ai bu de l’alcool. Je ne savais plus où je m’en allais. Je venais de perdre ma femme », s’est-il justifié. Pour le ministère public, les problèmes de l’accusé sont « profonds » et nécessitent bien davantage qu’une ou deux thérapies.

MCatherine Daniel Houle a néanmoins suggéré à la juge Karine Giguère d’imposer la peine minimum de cinq ans afin que son client soit en fait condamné à deux ans de prison moins un jour, compte tenu du temps passé en détention préventive. Avec une probation de trois ans, « sa peine sera, entre guillemets, de huit ans », a fait valoir l’avocate.

L’agresseur profitera ainsi d’une thérapie à la prison de Percé, spécialisée pour les délinquants sexuels, pour « se reconstruire ». De plus, son risque de récidive est « faible », soutient son avocate. « C’est une personne qui se retrouve seule au monde », a plaidé MDaniel Houle.

La juge a tenu à souligner le « courage » de la victime et de ses deux frères. C’est en effet ceux-ci qui ont dénoncé leur père en avril 2018. « C’est important pour le Tribunal de le souligner », a dit avec empathie la juge Giguère, qui rendra sa décision en septembre prochain.

* Nom fictif