Sami Bebawi, l’ancien vice-président directeur de SNC-Lavalin qui vient d’être trouvé coupable de fraude et corruption, déplore que des « intouchables » aient pu quitter l’entreprise sans conséquence alors que lui risque maintenant entre six et neuf années de prison.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

M. Bebawi s’est exprimé dans une déclaration écrite pendant les représentations sur la peine, jeudi, à la suite du verdict de culpabilité prononcé par le jury dans son dossier au palais de justice de Montréal.

« C’est dommage que ceux qui exécutent vraiment les contrats sur le terrain semblent avoir été oubliés par les hauts dirigeants de la compagnie depuis 2012 », a-t-il dit dans sa lettre au juge Guy Cournoyer, de la Cour supérieure.

« Ces employés ont livré chaque mandat qu’on leur a donné avec honneur, souvent loin de leurs familles, dans des pays inhospitaliers pour de longues périodes de temps. Ils méritaient mieux. Ils ont plutôt vu plusieurs “intouchables” abandonner le navire sans aucune conséquence à ce jour. Ce doit être un pilule difficile à avaler pour eux », poursuivait sa lettre.

« Plusieurs personnes avec des connections en haut lieu aiment prendre le crédit pour les succès de SNC-Lavalin. Ne vous y trompez pas, ils ne sont pas la raison pour laquelle l’entreprise était parmi les cinq meilleures firme d’ingénierie au monde », a ajouté M. Bebawi.

Peu de gens peuvent comprendre

« Peu de gens peuvent comprendre ce que ça signifie de gagner un contrat d’un milliard de dollars », a dit l’ancien cadre, qui a parlé des difficultés à opérer dans un pays « étrange », une référence à la Libye.

Il s’est excusé pour « l’agonie » imposée à sa famille, notamment ses nombreux petits enfants, et a parlé des bons souvenirs conservés de son temps sur les grands chantiers québécois avec les collègues de son ancienne entreprise personnelle, Geracon.

« Nous avons commencé ensemble il y a plus de 40 ans dans le froid mordant de la Baie James sur le projet LG3. Cinq années de semaines de 60 à 80 heures, nous étions très fiers de ce que nous construisions, un projet légendaire au milieu de nulle part », s’est-il souvenu.

La couronne réclame neuf ans de détention

L’ancien vice-président directeur a été trouvé coupable d’avoir participé au versement de pots-de-vin au fils du dictateur Mouammar Kadhafi, ainsi que d’avoir détourné 26 millions qui ont atterri dans ses poches et celles d’un de ses proches.

La couronne a réclamé neuf ans de détention alors que la défense suggère six ans.

Lors des représentations sur la peine, la procureure de la couronne, Me Anne-Marie Manoukian, a parlé d’un stratagème « complexe » et « sophistiqué ». Elle a fait valoir que « tous les Canadiens sont victimes » lorsque les hauts dirigeants d’une entreprise canadienne cotée en bourse participent à de tels actes.

Mais la victime de la fraude à proprement parler, c’est l’État libyen, a-t-elle rappelé. « Il y a un mépris pour le peuple libyen, un pays en voie de développement. Ce qu’on a fait c’est contribuer à un régime de corruption. C’est un manque de respect pour les institutions dans un pays vulnérable. Ce n’est pas un crime sans victime », a-t-elle dit.

Cancer douloureux

La défense a fait valoir que M. Bebawi souffrait d’un cancer très douloureux. Son avocate Me Annie Émond a souligné que l’État Libyen n’avait pas subi une grosse perte monétaire puisqu’il n’avait jamais acquitté une facture de 100 millions de dollars due à SNC-Lavalin, alors que l’ampleur totale de la fraude a été de 114 millions.

Elle a ajouté que le Canada encourageait ses entreprises à faire affaire en Libye à une époque où le pays était déjà réputé pour être corrompu. Le juge Cournoyer n’a pas été convaincu.

« Est-ce que ça ne ressemble pas à rouler sur l’autoroute à 122 km/h en suivant quelqu’un, se faire arrêter et dire : “Je suivais les autres” ? »

« Quand vous me dites qu’on incitait les gens à aller faire des affaires en Libye, comme tribunal de droit fondé sur la primauté du droit, je ne peux pas tenir pour acquis qu’on encourageait les gens à aller faire des affaires en tenant pour acquis qu’il y aurait de la corruption », a expliqué le magistrat.

À sa façon

La défense a aussi déposé des témoignages d’appréciation envers M. Bebawi, notamment les mots écrits par ses collègues de SNC-Lavalin lors de sa retraite. Ceux-ci avaient dédié quelques mots à « un gars qui did it his way », en référence à la chanson popularisée par Frank Sinatra.

« C’est exactement ça. He did it his way et ç’a coûté 114 millions à l’État libyen », a répliqué la procureure de la couronne.