(Montréal) Au procès criminel d’un ancien haut dirigeant de SNC-Lavalin, Sami Bebawi, accusé de fraude et de corruption, un témoin a relaté comment le fils du dictateur Mouammar Kadhafi est intervenu pour que la firme de génie réussisse à se faire payer une réclamation importante pour un contrat réalisé en Libye.

Stéphanie Marin
La Presse canadienne

Sami Bebawi, un ancien vice-président directeur de SNC-Lavalin aujourd’hui âgé de 73 ans, fait face à huit chefs d’accusation de fraude, de recyclage de produits de la criminalité, de possession de biens volés et de corruption d’un agent public étranger.

Jeudi matin, au premier jour du procès devant jury, il a plaidé « non coupable » à toutes ces accusations, découlant d’événements qui ont débuté vers la fin des années 1990.

Une « affaire de corruption internationale et de fraude », a résumé jeudi Me Anne-Marie Manoukian, procureure de la poursuite, pour le bénéfice du jury.

Le plan était de payer des pots-de-vin pour régler une réclamation de la firme, puis d’obtenir des contrats en Libye, a-t-elle déclaré au jury jeudi. « En fait, ce plan est devenu le modèle d’affaires » d’une division de la firme de génie à cette époque et l’accusé en a profité, a-t-elle dit. M. Bebawi aurait encaissé quelque 26 millions, selon la poursuite.

Elle entend prouver que Saadi Kadhafi, le fils du dirigeant libyen de l’époque, Mouammar Kadhafi, était l’un des bénéficiaires des pots-de-vin.

Le témoin vedette de la poursuite, Riadh Ben Aïssa, a été à la barre des témoins jeudi et vendredi, au palais de justice de Montréal.

Me Manoukian a dit au jury que M. Ben Aïssa a été arrêté en 2012 en Suisse dans une autre affaire qui présentait « une trame factuelle similaire ». Alors qu’il était en détention, il a signé un accord par lequel il acceptait de collaborer avec la justice canadienne.

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L'ancien cadre de SNC-Lavalin, Riadh Ben Aïssa

M. Ben Aïssa était responsable de la Libye pour une division de SNC-Lavalin et son supérieur — qui devait tout approuver, dit-il — était l’accusé.

Le témoin a expliqué comment un important contrat de la firme de génie a mal tourné en Libye, vers la fin des années 1990.

Le contrat avait été conclu avec un client, la Great Man-Made River Authority (GMRA), pour amener de l’eau du désert à des communautés côtières libyennes, un projet spécial de Mouammar Kadhafi.

Lorsque des difficultés sont survenues, le client a refusé de payer SNC-Lavalin qui réclamait aussi des sommes supplémentaires — quelque 100 millions.

Le témoin a ainsi résumé le mandat reçu de M. Bebawi : s’assurer que la réclamation soit acceptée et payée « par tous les moyens ».

Une connaissance l’a finalement présenté à Saadi Kadhafi, le fils de Mouammar Kadhafi. Les deux hommes ont développé une relation.

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Saadi Kadhafi

L’accusé et Jacques Lamarre, alors PDG de SNC-Lavalin, lui mettaient une « pression énorme » pour se faire payer, a relaté M. Ben Aïssa.

Cette pression, il dit l’avoir « passée » à Saadi. « Je lui ai dit : il faut absolument régler ça sinon c’est la fin de notre existence en Libye ».

Puis un jour, alors qu’il se trouvait à Tripoli, le témoin a raconté avoir reçu un appel du bureau de Saadi Kadhafi pour lui donner des instructions : le lendemain, il devait se rendre à Syrte, en Libye.

Au petit matin, une voiture est venue le chercher. Il l’a décrite comme « une voiture officielle, avec un numéro spécial, l’une des voitures de la présidence ».

Vers la fin du voyage de 600 km entre les deux villes, une voiture de police l’a rejoint et guidé à un « compound de l’armée ou du gouvernement ».

Un haut dirigeant de la Great Man-Made River Authority (GMRA) se trouvait là aussi, a relaté le témoin. Saadi Kadhafi a appelé M. Ben Aïssa pour lui dire que personne ne quitterait le complexe tant que la situation ne serait pas réglée.

Le responsable du GMRA a été pris au dépourvu, a résisté, fait de nombreux appels.

Saadi Kadhafi a rappelé plus d’une fois pendant les négociations ardues, répétant que « personne ne sort d’ici tant que ce n’est pas réglé », a rapporté M. Ben Aïssa.

Puis finalement, une entente est survenue, assortie de la promesse d’un important paiement. Personne n’en revenait au sein de SNC-Lavalin, c’était incroyable, a déclaré le témoin.

Lors de son témoignage, il a aussi été question d’une visite de Saadi Kadhafi au Canada, organisée par SNC-Lavalin au début des années 2000.

M. Bebawi trouvait que c’était une bonne idée, a-t-il rapporté.

Dans un courriel rédigé en préparation de cette visite, M. Ben Aïssa demande quel est l’hôtel le plus luxueux à Montréal, suggérant le Ritz-Carlton. Il indique qu’il faut louer un étage complet, pour Saadi Kadhafi et ses cinq gardes du corps.

Il est venu plusieurs fois au pays, selon le témoin. Une photographie montrée au jury témoigne de la première visite : on y voit Jacques Lamarre, Saadi Kadhafi, Riadh Ben Aïssa et Gilles Laramée, l’ex-vice-président finances de la firme, tous assis dans la salle du conseil de SNC-Lavalin à Montréal.

SNC-Lavalin a aussi entrepris des démarches pour magasiner un yacht de près de 50 mètres, avec une plateforme pour un hélicoptère, destiné au fils du dictateur, a rapporté le témoin, alors que Me Manoukian présentait des documents qui en faisaient état.

La poursuite entend aussi démontrer que SNC-Lavalin a transféré quelque 113 millions à une entreprise nommée Duvel Securities.

M. Ben Aïssa a dit être derrière cette entreprise. L’argent servait à payer ceux qui ont aidé à régler la réclamation et à obtenir des contrats, dont Saadi Kadhafi, par l’intermédiaire d’une compagnie. Le reliquat était partagé 50-50 entre lui-même et M. Bebawi, a-t-il témoigné.

Le témoignage de M. Ben Aïssa va se poursuivre lundi.