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Bissonnette prenait un antidépresseur lié à des cas de meurtres et de tueries

Devant le juge François Huot, Alexandre Bissonnette a... (Illustration HBé, collaboration spéciale)

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Devant le juge François Huot, Alexandre Bissonnette a lu une déclaration écrite.

Illustration HBé, collaboration spéciale

Peu avant son attentat contre une mosquée, Alexandre Bissonnette avait commencé à avaler un type d'antidépresseur suspecté d'avoir joué un rôle dans de nombreux meurtres et tueries.

« Des milliers d'articles ont associé ces médicaments à des psychoses, à des suicides ou à des homicides », affirme le Dr Pierre Biron, expert en pharmacovigilance et ex-professeur de pharmacologie à l'Université de Montréal.

>> Consultez le site SSRI STORIES (en anglais)

Dans un avis public, Santé Canada affirme que prendre des antidépresseurs de nouvelle génération (appelés inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, ou ISRS) peut entraîner des « changements de comportements ou émotifs » susceptibles d'accroître le risque « de poser des gestes autodestructeurs ou de faire du mal à autrui ».

Alexandre Bissonnette prenait de la paroxétine, initialement commercialisée sous le nom Paxil, l'un des agents les plus risqués, selon une étude américaine.

Contrairement au jeune homme de Québec, qui a plaidé coupable mercredi, de nombreux meurtriers ont déclaré en cour que leur antidépresseur leur avait fait perdre la raison. Certains ont ainsi été acquittés ou ont écopé d'une peine plus clémente.

Un professeur de droit de l'Université de Montréal, Hugues Parent, recense de nombreux cas saisissants dans un article sur le sujet.

« L'inflation des crimes violents commis par des personnes faisant l'usage d'antidépresseurs est préoccupante. » - Le professeur Hugues Parent

PARMI LES PIRES ?

La paroxétine figure au troisième rang des médicaments les plus susceptibles d'être associés à des actes de violence, après le Champix et le Prozac, d'après une étude américaine publiée en 2010.

>> Consultez l'étude (en anglais)

Après avoir analysé 1527 rapports d'effets indésirables remis à la Food and Drug Administration (FDA), ses auteurs concluent « que des actes de violence à l'égard des autres sont un effet nocif authentique et sérieux qui est associé à un groupe relativement petit de médicaments ».

Au total, 31 produits se démarquaient défavorablement, dont 11 antidépresseurs. « Les antidépresseurs affichaient de façon constante un risque accru, même en comparaison des antipsychotiques et stabilisateurs de l'humeur », précise l'étude.

« Un homme de 60 ans, sans histoire ni antécédents judiciaires, prit son révolver et tua [sa femme, sa fille et sa petite-fille] de trois balles à la tête », relate par exemple le professeur Parent dans son article. Le meurtrier avait avalé du Paxil deux jours plus tôt pour diminuer son anxiété. En 2001, un jury a ordonné au fabricant GlaxoSmithKline (GSK) de verser 8 millions à ses héritiers.

TRÈS RARE, MAIS TRÈS GRAVE

Des millions de personnes consomment des antidépresseurs, qui peuvent aussi sauver des vies et soulager la détresse (bien que la généralisation de ces effets fasse l'objet de débats). Globalement, les cas de violence sont donc très rares - un sur mille, voire moins.

« Les antidépresseurs étant prescrits très largement, le problème est quand même substantiel. La FDA a reçu une quantité effarante de rapports spontanés », souligne Jean-Claude St-Onge, professeur de philosophie à la retraite et auteur de plusieurs livres, dont Tous fous ? - L'influence de l'industrie pharmaceutique sur la psychiatrie.

À moins qu'il n'en soit question lors des observations sur la peine à imposer à Alexandre Bissonnette, on ne saura jamais si la paroxétine a réellement joué un rôle dans son cas.

Le mandat de perquisition déposé en cour indique simplement que l'ex-étudiant en sciences politiques « demeurait chez ses parents depuis une semaine étant donné qu'il était très anxieux et instable » et que son médecin traitant lui avait nouvellement prescrit du paroxétine en comprimés de 10 mg.

« Il s'agit d'une dose faible, mais tout dépend de la capacité génétique à métaboliser les antidépresseurs. Certains ne le peuvent pas du tout. Ça peut provoquer une tempête dans leur cerveau », expose M. St-Onge.

Amorcer le traitement, y mettre fin ou augmenter la dose augmente les risques. « Parfois, des médecins pensent que la dose n'est pas assez forte, alors que le médicament a plutôt produit un effet paradoxal et empiré la dépression », prévient le Dr Biron.

« Il existe plusieurs antidépresseurs [aux effets indésirables moins graves que la paroxétine], mais les médecins ne sont pas tous au courant. »

La Presse a contacté le fabricant GSK, mais une porte-parole a répondu par écrit qu'elle n'avait pas de commentaire à formuler.

***

CE QUI ENTRAÎNE CES GESTES VIOLENTS

Chez certains patients, les antidépresseurs de type ISRS provoquent une psychose. On les déclare non criminellement responsables lorsqu'ils prouvent qu'ils ne savaient donc pas ce qu'ils faisaient.

D'autres patients subissent plutôt un cocktail de symptômes : cauchemars, détachement émotionnel, augmentation de l'agressivité, de l'hostilité et de l'impulsivité... « Les antidépresseurs peuvent [ainsi] être à l'origine d'actes aberrants, d'infractions n'ayant aucun rapport avec la personnalité du sujet », écrit le juriste.

En pareils cas, la défense d'aliénation mentale échoue le plus souvent, mais le tribunal en tiendra compte et infligera souvent une peine plus clémente.

Classer les accusés en deux camps -  les personnes « normales » et les personnes « anormales » - « n'est plus adapté à la réalité psychologique contemporaine », conclut le professeur Parent dans son article. On voit plutôt apparaître un « nouveau sujet de droit pénal », ayant vécu « une perturbation du soi » qui le rend « véritablement étranger à lui-même ».

Bissonnette a fait « ce qu'on attendait de lui » en cour, selon un psychiatre

Alexandre Bissonnette a fait « tout ce qu'on attendait de lui » en plaidant coupable rapidement et en livrant une déclaration « bien écrite » dans laquelle il reconnaît ses torts, estime le psychiatre de l'Institut Philippe-Pinel, Louis Morissette, souvent appelé comme expert au tribunal.

« On ne peut pas demander mieux dans les circonstances. Sa déclaration était bien écrite, succincte et claire. Il prend la responsabilité complète et il reconnaît les dommages qu'il a faits, note le Dr Morissette. Ce n'est pas un cas de tueur de masse comme on en a vu aux États-Unis qui nous dit : "Si c'était à refaire, je le referais" ou "J'aurais dû en tuer d'autres". On n'a pas affaire à un individu qui est encore dans la haine des étrangers. »

Mercredi, après avoir plaidé coupable à six chefs d'accusation de meurtre et six autres de tentative de meurtre, Bissonnette, 28 ans, a lu devant le juge François Huot, de la Cour supérieure, une déclaration écrite sur une feuille mobile.

« J'aimerais dire à tous qu'à chaque minute de mon existence, je regrette amèrement ce que j'ai fait, les vies que j'ai détruites, la peine et la douleur immense que j'ai causées à tant de personnes, sans oublier les membres de ma propre famille. J'ai honte, honte de ce que j'ai fait.

« Je ne sais pas pourquoi j'ai posé un geste insensé comme ça. Et encore aujourd'hui, j'ai de la misère à y croire. Malgré ce qui a été dit à mon sujet, je ne suis ni un terroriste ni un islamophobe », a-t-il notamment dit.

« C'est ce qu'on demande à un accusé, et il l'a bien fait, note Louis Morissette. On s'attend à ce que quelqu'un qui plaide coupable reconnaisse ce qu'il a fait. La question, c'est de savoir si les gens le trouvent sincère. Si ça va apaiser les victimes. »

Mercredi, plusieurs membres de la communauté musulmane de Québec se sont montrés déçus par les propos du tueur.

« On est restés sur notre faim avec la déclaration de M. Bissonnette. Ç'a été très, très court », a dit Mohamed Labidi, ex-président du Centre culturel islamique de Québec, à notre collègue Gabriel Béland.

Le psychiatre n'est pas surpris.

« Le grand public s'attend à ce qu'un accusé fasse tout ça, mais quand il le fait, on ne le croit pas. Est-ce que c'est stratégique pour ne pas avoir 150 ans de prison ? Peut-être. » - Le Dr Louis Morissette

L'expert n'écarte pas pour autant la possibilité que Bissonnette soit sincère. « Il reconnaît le tort qu'il a fait. On peut présumer que ça vient de lui. [...] Si on est ouvert d'esprit et qu'on n'est pas biaisé, on peut croire ce qu'il a dit, même si je ne suis pas surpris qu'on se questionne à savoir s'il dit la vérité. »

Pour l'expert, les propos de l'accusé démontrent au minimum un changement. « Il était dans un état d'esprit X, il semble maintenant dans un état d'esprit Y. Le cap qui s'en vient avec la sentence, c'est tout un processus. Est-ce qu'il pourra intégrer qu'il a tué six personnes sans raison ? On le lui souhaite. C'est un gros morceau à intégrer. »

Au sujet de la peine, justement, le Dr Morissette est catégorique : la peine maximale de 150 ans derrière les barreaux, comme le réclame le président du Centre culturel islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah, serait « absolument inutile ».

Le psychiatre note qu'une peine ne doit pas être vue comme une vengeance ; elle ne peut pas ramener les morts, dit-il. « Les gens peuvent être réhabilités. Si tu ne permets pas un certain espoir, la réhabilitation va être compliquée, difficile et peut-être même dangereuse. Parce que si tu n'as pas de possibilité de sortir, tu n'as rien à perdre. »

- Gabrielle Duchaine, La Presse




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