Ils étaient une quarantaine à attendre l’arrivée de Ginette Langlois, un rendez-vous quotidien. Quand leur ange gardien est apparu avec son seau rempli de graines de tournesol noir, les plus pressés se sont littéralement envolés à sa rencontre. D’autres ont gravi la petite pente enneigée en marchant et en se bousculant dans un joyeux tintamarre pour profiter de la manne. Une quarantaine de canards colverts dans la neige à - 8 °C, en plein mois de janvier, a de quoi étonner.

Publié le 31 janv. 2021
Pierre Gingras
Pierre Gingras La Presse

Voilà 15 ans que Ginette Langlois et « ses » canards se fréquentent presque chaque jour durant l’hiver sur le bord du ruisseau qui jouxte sa propriété à Boucherville. Cette année, raconte-t-elle, ils sont arrivés la veille de Noël comme un cadeau. De quoi faire oublier la pandémie. « Tant que le ruisseau ne gèle pas d’une rive à l’autre, ils s’installent sur place souvent toute la journée. Car il y a le service du matin et celui de l’après-midi. C’est un plaisir à voir », dit-elle en lançant ses graines aux oiseaux qui viennent presque jusqu’à ses pieds.

Âgée de 75 ans, alerte et passionnée d’ornithologie, Mme Langlois installe des mangeoires depuis toujours ou presque, un loisir qu’elle prend au sérieux, guides d’identification à l’appui. Mais à l’époque, quand elle a commencé son service de restauration hivernale pour palmipèdes, ils étaient quelques-uns seulement à se présenter à table. Leur nombre a augmenté au fil du temps et ils sont souvent une cinquantaine aujourd’hui, toujours des colverts. Même quand le ruisseau est complètement gelé, ils attendent parfois sur la glace ou dans la neige, mais repartent rapidement si le service se fait attendre.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Ginette Langlois

« Chaque année, ils disparaissent définitivement quand le printemps s’annonce, vers le 20 mars. Mais je suis chanceuse. Bon an, mal an, un couple niche chez moi. Vous devriez voir leurs jolis canetons », relate-t-elle.

Des oiseaux bien adaptés au froid

Espèce aquatique, on devrait s’attendre à ce que les colverts partent vers le sud à l’apparition de la glace. Mais si la majorité des oiseaux migrateurs comme les canards quittent nos régions pour des destinations plus clémentes avant la saison froide, il y a toujours des exceptions.

Pierre Bannon, un des ornithologues amateurs les plus réputés du Québec, explique qu’il y a toujours des oiseaux qui passent l’hiver chez nous au lieu de migrer. Merles, geais bleus, carouges à épaulettes, étourneaux sont de ceux-là. « C’est aussi le cas de plusieurs espèces de canards, notamment les colverts. On en compte parfois quelques milliers qui vont se réfugier là où l’eau ne gèle jamais comme aux rapides de Lachine ou à certains endroits du Richelieu, par exemple », ajoute M. Bannon. Le phénomène prend même de l’ampleur chez les colverts, l’espèce de canard la plus abondante au Québec. « Si les oiseaux peuvent trouver de la nourriture en quantité suffisante, ils arrivent habituellement à résister au froid. » D’autant que les colverts profitent souvent de la générosité des gens. « Mais le pain est à proscrire », fait valoir Pierre Bannon.

Selon les scientifiques, il ne convient pas à leur régime alimentaire.

Les canards sont dotés d’un système circulatoire particulier qui empêche leurs pattes de geler. Et dans l’eau, même par grand froid, la température est au-dessus de zéro, évidemment.

De nombreux passereaux, par ailleurs, profitent des mangeoires à leur disposition et ont développé des stratégies d’adaptation millénaires. Certains vont dormir sous la neige ou dans un endroit abrité pour se protéger du vent et du froid, d’autres vont manger abondamment avant la nuit pour profiter de la chaleur émise lors de la digestion. Il y en a aussi, comme la populaire mésange à tête noire, qui peuvent abaisser leur température corporelle de plusieurs degrés la nuit pour réduire leurs pertes énergétiques.

En cette période de confinement, l’observation des oiseaux demeure un passe-temps merveilleux sans problème de distanciation.