Qu’est-ce qui unissait huit jurés du procès de Bob Bigras, des années après l’acquittement de celui-ci ? Et qui s’amuse à les faire disparaître les uns après les autres ? La détective Angele Jones croit que c’est peut-être le chat de René Dupont qui a la réponse.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Bigras allait être arrêté. Ce n’était qu’une question de temps. Il allait déballer son sac, se négocier une entente, balancer ceux qu’il pouvait se permettre de balancer. Malatesta en était convaincu. Dans la hiérarchie, il y avait les intouchables. Il n’en faisait pas partie.

« Cretino ! Deficiento ! », pensa-t-il. Tous ces efforts anéantis par un abruti. Bigras, c’était l’équivalent du gars qui, se sachant contaminé par la COVID, se rend tout de même dans un bar faire la fête, en payant la tournée et en distribuant lui-même les verres.

Mario Malatesta avait gravi un à un les échelons de la police, naviguant entre ses obligations professionnelles et familiales, passant sous le radar des soupçons des uns et des autres, malgré ses responsabilités toujours croissantes, à la fois comme commandant du poste 35 et comme taupe de la mafia locale.

Il avait bien tenté de faire avorter le procès de Bigras, en compromettant des éléments de preuve. Sans succès. La « famille » avait dû s’arranger pour que le jury « vote du bon bord » … Mala n’avait jamais voulu être mêlé aux affaires de la famille. Il avait rêvé d’une carrière de gardien de but au soccer professionnel. Il en avait certainement la carrure et était plus agile dans sa jeunesse. À 16 ans, des dépisteurs du Milan AC s’étaient intéressés à son cas, mais les choses en étaient restées là.

Mario s’était rabattu sur l’école de police. Son père, brouillé avec son oncle, devenu consigliere du parrain de la pègre montréalaise, l’avait encouragé à s’inscrire à Nicolet. Mais il n’avait pu fuir son destin. Dès l’obtention de son diplôme, l’oncle Massimo lui avait fait une offre qu’il ne pouvait refuser…

Le policier s’était rapidement consolé en trouvant des avantages à sa double vie. Il n’avait jamais eu à se soucier d’argent. Ses enfants avaient fréquenté les écoles privées les plus sélectes, le chalet en Estrie était payé depuis longtemps, tout comme la villa où il passait ses étés, près de Cassibile, la ville sicilienne de ses ancêtres. Il ne s’en vantait pas, évidemment, mais pour un chef de police, il menait un train de vie hors du commun.

Malatesta s’était convaincu, par une logique tordue, qu’il était une sorte de Clark Kent ou de Peter Parker moderne, troquant son uniforme de jour pour celui d’un superhéros du monde interlope, dont il s’était fait une spécialité. Tout en étant conscient de perpétuer jusqu’à la caricature les stéréotypes qui affligent la communauté italo-montréalaise. La vérité, c’est qu’il n’avait pas trouvé d’autre moyen de sauver sa peau.

La famiglia – qui hormis zio Massimo, n’était pas la sienne propre – avait d’abord fait fortune dans les crémeries. Les rois de la gelato décourageaient « par tous les moyens jugés nécessaires » la concurrence loyale comme déloyale. Puis les activités s’étaient diversifiées : construction, immobilier… et accessoirement, blanchiment d’argent et trafic de drogues.

La pandémie avait fait craindre le pire aux entreprises du conglomérat, mais la famille avait des « contacts » en haut lieu. Elle avait été assurée que, malgré ceux qui clamaient – crise sanitaire à l’appui – que le salut de l’humanité passait pas la décroissance, les projets controversés de pont et d’oléoduc étaient toujours sur les rails.

Il y avait néanmoins du sable dans l’engrenage. Et le responsable de ces couacs avait pour nom René Dupont. Il s’était montré un fidèle allié, mais ses comportements étaient devenus récemment plus erratiques. Est-ce que l’hypocondrie avait eu raison de son jugement ? Malatesta était d’avis que Dupont était devenu trop gourmand. Il semblait vouloir faire cavalier seul, omettant de consulter la famille avant de prendre des décisions qui la concernaient. Mala lui en voulait, mais il enviait aussi son outrecuidance. Dupont avait quitté un poste stratégique chez Elephant AI sur un coup de tête. Il avait eu le culot de solliciter l’investissement de triades chinoises locales dans son projet d’entreprise de surveillance de blanchiment d’argent, avec transaction immobilière bidon à la clé.

La participation de la famille dans l’opération Blockbit, par le truchement d’une société à numéro de Bob Bigras, devenait par conséquent marginale. Le patron de zio Massimo n’était pas content. En jouant sur les deux plans, Dupont avait signé son arrêt de mort. Bigras devait s’en charger, mais ses hommes avaient failli à la tâche. C’est lui, Mario Malatesta, qui risquait d’en payer le prix. Et il n’avait aucune intention de passer sa retraite sur un lit de béton, à Donnacona, plutôt que sur une plage de sable blanc à la Marina di Avola.

Heureusement, Michael était à Vancouver, où il s’était réfugié avec Jean-Marc Chicoine après s’être éclipsé de la fameuse réunion Zoom du 1er avril. Il s’était terré dans Commercial Drive après le « suicide » de Jean-Marc, auquel il n’avait pas cru une seconde. Michael Rossi était un homme de confiance de la famiglia. Un soldato. On s’était assuré qu’il fasse partie du jury du procès de Bigras, en laissant croire aux autres jurés qu’il s’y trouvait par hasard.

Rossi tenait la famille au courant des discussions mensuelles du « groupe des huit », dirigé informellement par René Dupont depuis 2012. Il était néanmoins devenu un proche de Dupont, dont le charisme ne laissait personne indifférent. Ils se passionnaient tous les deux pour le cyclisme et s’étaient promis de s’attaquer au parcours du Giro, avant que la pandémie ne cloue les avions au sol. Malatesta en était venu à soupçonner Michael d’avoir été celui qui avait averti Dupont qu’il serait « éliminé » lors de la réunion Zoom. Qu’importe. Il avait besoin de lui. Et ça pressait.

Une heure plus tard, au marché de nuit de Richmond, entre un kiosque d’accessoires Hello Kitty et un stand de dim sum taïwanais, Michael Rossi a reconnu Bob Bigras, malgré et grâce à son couvre-visage frappé du logo Harley-Davidson.

« Tu sais que t’es pas trop difficile à spotter, Big, pour un gars recherché par la police…

— Recherché toi-même, le grand…

— On va donner un p’tit coup de main aux cochons ! »

Sur ces paroles, Rossi a plongé un couteau dans l’abdomen de Bob Bigras, qui s’est effondré au sol. Big s’est vidé de son sang – « comme un porc », a pensé Rossi, lui-même végétarien – et a été déclaré mort à l’arrivée des ambulanciers.

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