Allez-vous faire une chronique sur Gabrielle Bouchard ? m’a demandé hier matin un lecteur, qui a cru pertinent d’écrire le prénom de la présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) en mettant le féminin en parenthèses – « Gabriel(le) ».

RIMA ELKOURI RIMA ELKOURI
La Presse

À vrai dire, je comptais plutôt vous parler de féminicides et, plus largement, de prévention des violences faites aux femmes. Mais puisqu’il est question depuis mardi des propos maladroits de la présidente de la FFQ, permettez-moi d’ouvrir à mon tour une parenthèse à ce sujet.

Petit rappel des faits pour ceux qui ont mieux à faire que de suivre Twitter toute la journée. Mardi matin, la présidente de la FFQ a fait, dans les médias sociaux, cette déclaration qui se voulait sarcastique :  « Les relations de couple hétérosexuel sont vraiment violentes. En plus, la grande majorité sont des relations basées sur la religion. Il est temps d’avoir une conversation sur leur interdiction et abolition. »

Gabrielle Bouchard dit qu’elle voulait attirer l’attention sur le fait que les féminicides surviennent très souvent dans le cadre de relations intimes entre les hommes et les femmes. Mais tout ce qu’elle aura réussi à faire, c’est attirer l’attention sur son manque de jugement. Son dérapage est tel que même la Fédération des femmes du Québec a tenu à se dissocier des propos de sa présidente.

Gabrielle Bouchard a visiblement raté la cible, elle l’admet. Après le tollé, elle a reconnu qu’elle avait été « extrêmement maladroite » et s’en est excusée. Mais il me semble que l’on rate tout autant la cible lorsqu’on se sert de ses propos maladroits pour justifier des dérapages misogynes, antiféministes ou transphobes. Par exemple, lorsqu’on met le féminin de son prénom entre parenthèses, comme pour dire : « Moi, je le sais que ce n’est pas une “vraie” femme. » Pour ma part, quand je lis ça, je sais que c’est un vrai commentaire transphobe… Comme les gens qui disent toujours « Barack Hussein Obama », croyant nous révéler la « vraie » nature de l’ex-président. Ça révèle souvent tout autre chose.

On rate tout autant la cible en s’indignant davantage de la déclaration malheureuse de la présidente de la FFQ que du phénomène préoccupant des violences faites aux femmes.

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Je referme donc ici la parenthèse pour parler justement de féminicides et de ce qu’il nous reste à faire pour prévenir les violences faites aux femmes.

Lorsque j’écris « féminicides », mon logiciel de correction souligne encore en rouge ce mot qu’il ne reconnaît pas. Comme pour me dire : attention à la faute ! Et pourtant… On sait malheureusement que la faute, ici, ce n’est pas le mot, mais le refus de reconnaître la réalité funeste qu’il décrit.

PHOTO NADIA SHIRA COHEN, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

En matière de violences contre les femmes, les chiffres sont « désespérément stables », rappelle Catherine Rossi, professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval.

En 2019, à la demande générale, le Petit Robert a fait de « féminicide » – qui n’est toujours pas reconnu par le Larousse alors que le Robert le reconnaît depuis 2014 – son mot de l’année. Il désigne le meurtre d’une femme parce qu’elle est femme ou d’une fille parce qu’elle est fille.

« Je sens une forte volonté d’appeler les choses par leur nom. Cette mobilisation dépasse les milieux féministes », soulignait Marie-Hélène Drivaud, directrice éditoriale des Dictionnaires Le Robert, citée dans un article de ma collègue Mayssa Ferah.

Cette volonté d’appeler ces crimes par leur nom plutôt que d’utiliser des euphémismes comme « drame conjugal » et « meurtre passionnel » témoigne d’une saine prise de conscience dans la foulée du mouvement #metoo. Mais ça ne suffit pas.

En matière de violences contre les femmes, les chiffres sont « désespérément stables », rappelle Catherine Rossi, professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Elle fait référence aux données compilées par Statistique Canada dans les enquêtes de victimisation. « Cette enquête consiste à prendre un énorme échantillon de Canadiens de toutes les provinces tous les cinq ans. Et on leur pose des questions sur les violences qu’ils ont vécues au cours des 12 derniers mois. »

Ces statistiques incluent donc des violences qui, très souvent, n’ont pas été rapportées à la police. « Dans ces statistiques, les taux d’agression sexuelle et de violence conjugale ne bougent pas. Ça baisse un peu. Mais il y a une espèce de noyau intouchable. Ça en dit long… On se rend bien compte que ce noyau est assez imperméable aux changements législatifs et à la dissuasion. Si j’annonce demain matin une loi disant que 100 % des auteurs de violence conjugale vont être arrêtés et enfermés, ça ne baissera pas les taux de violence conjugale ni d’agression sexuelle. »

Ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire. Ça veut dire qu’il faut veiller à faire mieux et autrement.

« Il faut bouger davantage », a dit la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, en entrevue mercredi avec ma collègue Fanny Lévesque.

On ne peut qu’applaudir le fait que le gouvernement Legault fasse de cet enjeu une priorité et qu’il veuille resserrer la sécurité autour des victimes de violence conjugale. On ne peut qu’applaudir aussi son engagement à améliorer le financement des maisons d’hébergement, constamment débordées.

Pour que ça bouge davantage, il sera tout aussi important de s’assurer qu’un meilleur travail de prévention et d’éducation se fasse bien avant que l’on en soit rendu à discuter d’enjeux de sécurité et de blessures physiques. Car la violence conjugale est loin de commencer par des coups.

« Quand il y a un coup, c’est déjà trop tard », souligne Catherine Rossi.

Lorsqu’on parle d’une victime de violence conjugale, les gens s’imaginent encore trop souvent une femme battue par un homme qui aurait « perdu le contrôle ». Le fait est que la violence conjugale est au contraire un moyen choisi pour dominer sa victime, affirmer son pouvoir sur elle. Loin de se limiter à de la violence physique, cela peut passer par des agressions psychologiques, verbales ou sexuelles. Des actes de domination sur le plan économique. Des humiliations. Des textos contrôlants du type « À quelle heure tu rentres ? Dis-moi avec qui tu es ? ».

Dans de tels cas, on n’est évidemment pas dans le féminicide. 

L’immense majorité des femmes s’en sortent sans dire quoi que ce soit. Mais on est quand même dans un gros problème qui est de plus en plus social et pas uniquement criminologique.

Catherine Rossi, de l’Université Laval

Certains diront que c’est banaliser les violences contre les femmes que d’inclure dans la même catégorie des comportements en apparence banals et largement répandus. Mais il faut comprendre que ceci n’est pas étranger à cela. Pour mieux prévenir les meurtres conjugaux, il faut comprendre que les facteurs de risque, ce ne sont pas les coups, mais ce qui se passe avant. Le texto contrôlant, par exemple, peut être un facteur de risque. « Le problème, c’est que les femmes devraient commencer à en parler dès que ça se produit. Si on parle tout le temps de violence conjugale et du meurtre de la conjointe, ces femmes ne se sentent pas concernées. Elles ne vont jamais croire qu’elles vivent de la violence. » Et pourtant, dans plusieurs des cas de féminicide, il y a des antécédents de textos contrôlants.

Alors quoi ? Lever la loi du silence. Briser les tabous. En parler davantage, en parler plus tôt, en parler mieux. Faire en sorte que la même prise de conscience qui a eu lieu dans la foulée du mouvement #moiaussi se poursuive en matière conjugale. Déconstruire les stéréotypes qui peuvent être intériorisés autant par les hommes que par les femmes.

« Il y a encore des femmes qui pensent que lorsque l’homme est jaloux et contrôlant, c’est un compliment pour elle, observe Catherine Rossi. Que s’il l’appelle cinq fois par jour pour savoir où elle est et avec qui, c’est de l’amour… Il faut casser ces stéréotypes. Un homme qui aime une femme, il l’aime libre. »