Il faisait un froid polaire à Ottawa le 17 janvier 1911. Cela n’a pas empêché le jeune ministre du Travail, William Lyon Mackenzie King, de quitter son bureau du parlement et de traverser la rivière des Outaouais pour se rendre à Hull, ville voisine de la capitale nationale dont la population frise à ce moment-là les 20 000 habitants.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

King tenait à rencontrer personnellement des femmes qui avaient en commun d’avoir travaillé pour la E.B. Eddy, la plus grande manufacture d’allumettes au pays. En traversant le pont menant vers ce fief francophone, King ne se doutait pas que ces rencontres le marqueraient à tout jamais. Et que l’histoire qu’il s’apprêtait à découvrir était aussi triste que le conte d’Andersen, l’horreur en plus.

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE DES SCIENCES ET DE LA TECHNOLOGIE DU CANADA

Des années 1850 jusqu’à 1928, des centaines de femmes ont travaillé à la fabrication d’allumettes à la manufacture E.B. Eddy, à Hull.

Dans l’une des nombreuses petites maisons en bois de Hull, il fait d’abord la rencontre d’Alzire Deschenes. La femme de 46 ans n’a plus de mâchoire. Au terme de deux années de terribles souffrances, on a dû la lui retirer.

King rencontre ensuite Lydia Tremblay, 41 ans. Son visage est enflé. Trois opérations ont servi à lui enlever des bouts de mâchoire. Les os étaient à ce point disloqués qu’elle a elle-même retiré l’une des parties.

Alzire Deschenes et Lydia Tremblay font partie des nombreuses ex-travailleuses de la E.B. Eddy à souffrir de nécrose maxillaire, une maladie causée par une exposition excessive au phosphore blanc, matière utilisée aux XIXe et XXe siècles dans la fabrication des allumettes.

Des années 1850 jusqu’à 1928, des centaines de femmes ont travaillé à la fabrication de ce bien précieux pour l’entreprise hulloise. À Hull, aujourd’hui Gatineau, on appelle ces femmes les allumettières. Je connaissais leur histoire. Du moins, je pensais la connaître. Originaire de l’Outaouais, j’entends parler d’elles depuis que je suis tout petit. Il y a quelques années, on a même nommé un boulevard en leur honneur.

On connaît surtout d’elles leur bravoure et leur ténacité, lorsqu’à deux reprises (en 1919, il y a donc exactement un siècle, et en 1924), elles ont mené des luttes acharnées pour obtenir de meilleures conditions de travail.

Au fil du temps, le nom de Donalda Charron, celle qui a insufflé à ses consœurs le courage de se battre (lors de la grève de 1924), s’est inscrit dans l’histoire.

Bref, je connaissais surtout l’aspect héroïque de ces travailleuses sous-payées pour assembler les boîtes d’allumettes et y déposer plus rapidement que les machines en étaient capables ces millions de petites languettes trempées dans un poison qui grugeait chaque jour à leur insu un peu plus de leur mâchoire, un peu plus de leur vie.

Aussi, lorsque j’ai vu sous la plume de Mathieu Bélanger, journaliste au quotidien Le Droit, la passionnante série d’articles consacrés à l’histoire des allumettières, je m’y suis plongé avec beaucoup d’intérêt. Si l’on prend connaissance aujourd’hui de certains faits inconnus concernant les conditions de ces femmes, c’est grâce à Kathleen Durocher, étudiante en histoire de l’Université d’Ottawa qui a choisi de consacrer sa thèse de doctorat à ce sujet. Son travail n’est rien de moins que remarquable.

De la création de cette manufacture près de la chute des Chaudières en 1851 par l’Américain Ezra Butler Eddy en passant par son ascension (elle détiendra le monopole de la fabrication d’allumettes au Canada et fournira tous les pays de l’Empire britannique) jusqu’à sa fermeture en 1928, causée par le déménagement de ses activités, tout cela est appuyé avec une multitude de données et de documents historiques savamment compilés.

PHOTO FOURNIE PAR BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA

L'Américain Ezra Butler Eddy

Le travail de Kathleen Durocher s’attarde surtout aux femmes qui furent engagées pour effectuer les tâches secondaires alors que les hommes étaient affectés à la coupe du bois, au séchage et à la manipulation des matières chimiques nécessaires aux allumettes.

À la E.B. Eddy, les conditions sont difficiles. Les femmes y travaillent de 50 à 60 heures par semaine pour un salaire nettement inférieur à celui des hommes. En 1910, elles touchent environ 220 $ par année (de 2,50 $ à 6 $ par semaine), alors que leurs collègues masculins gagnent 355 $.

On embauche surtout de jeunes femmes. La plupart ont entre 16 et 20 ans. Elles viennent parfois accompagnées de leur enfant ou d’une petite sœur. Ces petits travailleurs âgés de 10 ou 11 ans gagnent 10 cents par jour. Lors des visites annoncées des inspecteurs, ils disparaissent comme par enchantement.

Certaines femmes acceptent d’assembler des boîtes d’allumettes le soir à la maison, tout cela pour quelques sous de plus. Elles font cette besogne supplémentaire la nuit ou à l’aube.

Mais ce qui a le plus intéressé la chercheuse, ce sont les ravages causés par le fameux phosphore blanc chez les travailleurs, particulièrement les femmes, de la E.B. Eddy. Vers 1830, on s’empare partout dans le monde de cette innovation scientifique pour fabriquer les allumettes. Mais rapidement, on découvre la toxicité et la dangerosité de cette substance utilisée également dans la fabrication de la mort-aux-rats.

Dès le milieu du XIXe siècle, des gens exposés à cette matière se mettent à souffrir de la match disease (maladie de l’allumette). Les scientifiques appelleront plus tard cette maladie nécrose maxillaire. Pénétrant dans les dents cariées ou en mauvais état, les vapeurs de phosphore causent des torts irréparables. Ce poison s’attaque aux os de la mâchoire en provoquant des ulcères. La seule façon de contrer le problème est de retirer les parties infectées.

À la E.B. Eddy, les hommes sont aussi victimes de cette maladie, mais il semble que les femmes furent plus nombreuses à en être frappées. Cela s’explique par le fait que les allumettes qui étaient destinées à être emballées n’étaient pas toujours sèches. Les vapeurs de phosphore continuaient d’en émaner. Et puis, il y avait le contact constant des mains avec cette substance.

Alors que de nombreux pays d’Europe décident d’interdire cette substance toxique vers la fin du XIXe siècle, le Canada tarde à le faire. Mais en 1910, le gouvernement de Wilfrid Laurier décide enfin d’agir. Ce dossier est confié à Mackenzie King. Le rapport qu’il rédigera à la suite de la fameuse visite du 17 janvier 1911 témoignera de son indignation et de son bouleversement.

Ce rapport est aujourd’hui introuvable. Mais des notes manuscrites retrouvées font état du décès de Laura Martel, 22 ans, le 24 juillet 1909, des suites d’un empoisonnement causé par les vapeurs de phosphore. Mary Wissel, 38 ans, et Céline Lortie, 25 ans, connaissent le même sort à la même époque. Ces trois femmes avaient toutes subi des opérations aux os maxillaires et des extractions de dents avant de mourir.

Il est bouleversant d’apprendre que des femmes touchées par la nécrose maxillaire ont dissimulé leur maladie afin de conserver leur emploi à la E.B. Eddy.

Malgré l’atroce portrait de la situation que dresse King devant ses collègues des Communes, le ministre fait face à une vive opposition. Les élections de septembre 1911 balaieront Laurier et feront élire le conservateur Robert Laird Borden. Le dossier sombre alors dans l’oubli. En 1913, la Société royale du Canada revient à la charge. Le gouvernement promet d’agir.

Il faudra toutefois attendre jusqu’au 1er janvier 1915 pour qu’une loi interdisant la fabrication, l’importation et la vente d’allumettes fabriquées avec du phosphore blanc entre finalement en vigueur. Cette matière dangereuse bénéficie malgré tout d’un sursis d’un an afin de permettre aux producteurs et aux vendeurs d’écouler leur marchandise.

William Mackenzie King deviendra premier ministre le 29 décembre 1921, soit quelques années avant que la E.B. Eddy cesse ses activités. Toute sa vie, celui qui exerça trois mandats se souviendra de la fameuse visite de 1911 à Hull. On raconte qu’il a longtemps conservé sur son bureau les os provenant de la mâchoire d’une allumettière.

Le premier ministre voulait se souvenir que la misère, la grosse misère, celle que l’on imagine trop souvent loin de nous, fait aussi partie de notre propre histoire.