La dernière chose qu’un maire souhaite voir, c’est le nom de son village ou de sa municipalité apparaître sur la liste des territoires du Québec frappés par la dévitalisation. Qui a envie de diriger une localité que l’on dit désertée par ses jeunes habitants, qui a du mal à attirer la main-d’œuvre et qui doit sans cesse battre des paupières pour attirer les entreprises sur son territoire ?

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Il y a quelques jours, Pierre Bernier, consultant spécialisé en « agilité et efficacité organisationnelle » et président du Groupe Ambition, a littéralement mis le feu aux poudres en affirmant que d’ici à 2025 près de 200 municipalités québécoises allaient fermer. Rien de moins ! Ces propos rapportés par Le Journal de Québec, dimanche dernier, ont eu l’effet d’une bombe dans les localités et municipalités concernées.

Toute la semaine, plusieurs préfets et maires ont dû réagir à ce pronostic apocalyptique dans les médias locaux en tentant de se montrer rassurants. Sans faire l’autruche, ces maires reconnaissent toutefois que l’important mouvement démographique qui s’opère actuellement au Québec (un phénomène unique au monde) représente un « défi » pour eux.

Comment Pierre Bernier arrive-t-il à une telle conclusion ? En s’appuyant simplement sur les données de l’Institut de la statistique du Québec (Bulletin d’analyse – Indice de vitalité économique des territoires) et en les combinant à une méthode d’évaluation personnelle. Ces indices tiennent compte du taux de main-d’œuvre disponible, du revenu total médian des citoyens travailleurs et de l’accroissement de la population. Pierre Bernier y ajoute un indice de remplacement.

Parmi les localités et municipalités qui seraient à risque selon ces données, on retrouve Trois-Pistoles, Dégelis, Mont-Joli, Lac-Bouchette, Petit-Saguenay, Sagard, Saint-Siméon, Baie-Sainte-Catherine, Natashquan, Forestville et La Romaine. La région de la Gaspésie est hautement visée avec Percé, Grande-Vallée, New Carlisle et Chandler.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Vue de Grande-Vallée, en Gaspésie, qui figure parmi les localités et municipalités qui seraient à risque de disparaître, selon les conclusions de Pierre Bernier.

J’ai joint Daniel Côté, maire de Gaspé et vice-président de l’Union des municipalités du Québec. L’homme n’a pas mâché ses mots. 

Selon le maire de Gaspé, les conclusions de Pierre Bernier représentent une « déconnexion complète de la réalité sur le terrain ». Il a qualifié ces prévisions de « ridicules et loufoques ». Pour lui, tout cela est du « gros n’importe quoi ».

Daniel Côté reconnaît toutefois que, dans certains endroits de la région de la Gaspésie, la situation peut être perçue comme étant « difficile », mais selon lui, en renversant la tendance démographique comme on a réussi à le faire dans certaines municipalités, on arrive à garder la tête hors de l’eau. « Je suis sûr que dans 20 ans, on aura déjoué les pronostics et les statistiques », dit-il.

En entrevue vendredi, Pierre Bernier a nuancé ses propos. « On ne fermera pas du jour au lendemain, m’a-t-il dit. Il pourrait y avoir des fusions ou des transferts de services entre des localités et des villes. Mais, chose certaine, de plus en plus de choses vont converger vers les villes-centres avoisinantes. »

Pierre Bernier prend la situation très au sérieux et souhaiterait que les autorités (les préfets, les maires et le ministère des Affaires municipales) voient les choses ainsi. « Je suis très préoccupé par ce qui se passe, dit-il. Il y aura un impact à tout cela. Vous allez voir, on sera de plus en plus exigeants envers les travailleurs. Ceux-ci vont devoir doubler leur productivité. »

Ou bien Pierre Bernier est un grand pessimiste, ou bien les autorités municipales souffrent de positivisme aigu. Mais une chose est sûre, il est temps que l’on s’empare du problème dans son ensemble et que l’on cesse de mettre un diachylon à la fois quand une municipalité a un problème spécifique.

Le visage du Québec a rapidement changé au cours des dernières décennies. Des villes-centres qui n’existaient pas il y a 30 ou 40 ans ont poussé comme des champignons. Il est normal que les petites localités et les villages souffrent aujourd’hui de ce déséquilibre et de cette désertion. Sur les 233 municipalités à risque, 17 % n’ont plus de commerces de détail sur leur territoire (la proportion était de 11 % en 2006).

Le portrait sociogéographique du Québec, fortement marqué par le modèle rural des années 40 et 50, a du mal à se fondre dans le XXIe siècle. Faut-il rappeler que nous ne sommes pas nombreux pour occuper le territoire immense qui s’offre à nous ? Cela nous ramène à l’inévitable question : le Québec a-t-il les moyens de s’offrir autant de petites localités ?

Dans ce contexte, où se trouvent les solutions ? Daniel Côté fonde beaucoup d’espoir sur la jeune génération qui, selon lui, a de plus en plus envie d’un mode de vie « plus zen, plus sain, moins stressant ».

Selon le maire de Gaspé, un grand mouvement social va s’opérer dans les prochaines années.

Un énième « retour à la terre » ? Ou vers les régions ? Il me semble que j’ai beaucoup entendu cette marotte dans les années 70, 80, 90… Et vous savez ce que j’ai observé ? Que ce sont bien souvent les retraités qui effectuent ce fameux retour. Or, pour réussir à sauver ces localités qui ont un indice de vitalité en déclin, il faut attirer les jeunes. Et pour attirer les jeunes, il faut plus qu’un paysage, il faut un horizon.

Ce chantier est immense et capital. Quelle est la vision de la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, à cet égard ? J’ai tenté d’obtenir son point de vue vendredi, sans succès.

Les pronostics chocs de Pierre Bernier ont le mérite de fouetter et d’attirer l’attention sur une situation très grave. Ils mettent le doigt sur un enjeu qui s’apprête à changer le visage du Québec. Plusieurs villages et municipalités du Québec connaissent un sérieux déclin. On n’a qu’à quitter les autoroutes et emprunter les « chemins de travers » pour prendre conscience de leur détérioration, de leur déroute. C’est triste à voir.

La survie de ces lieux dépend du sentiment d’appartenance que nous avons pour eux. J’ai hâte de voir combien grand est ce sentiment.