Purge en Turquie: Erdogan intime l'Occident de «se mêler de ses affaires»

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Le président Recep Tayyip Erdogan effectue une revue des forces spéciales de la police.

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Stuart WILLIAMS, Pascale TROUILLAUD, Fulya OZERKAN
Agence France-Presse
ISTANBUL, ANKARA

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a appelé vendredi l'Union européenne et les États-Unis à «se mêler de leurs affaires», après les critiques des Occidentaux contre les vastes purges qui ont suivi le coup d'État raté du 15 juillet.

«Certains nous donnent des conseils. Ils se disent inquiets. Mêlez-vous de vos affaires!» a déclaré M. Erdogan depuis le palais présidentiel à Ankara.

Le chef de l'État turc a regretté qu'aucun représentant occidental ne soit venu en Turquie après le coup d'État.

«Ces pays dont les leaders ne sont pas inquiets pour la démocratie turque, ni pour la vie de nos citoyens et leur avenir alors qu'ils sont tellement préoccupés par le sort des putschistes, ne peuvent pas être nos amis», a-t-il ajouté.

Il a précisé que dans un geste de bonne volonté il abandonnait des centaines de poursuites en justice lancées contre des personnes accusées de l'avoir insulté.

Un des leaders de l'opposition est notamment poursuivi pour insulte ainsi qu'environ 2000 autres personnes, selon des chiffres officiels.

La purge s'étend

La purge en Turquie s'est étendue vendredi au monde des affaires, avec de premières gardes à vue de dirigeants d'entreprise tandis qu'une vingtaine de journalistes étaient menacés de prison, deux semaines après le putsch raté.

Le ministre de l'Intérieur Efkan Ala a annoncé vendredi de nouveaux chiffres donnant la mesure de ce «grand ménage» après la nuit du soulèvement du 15 juillet qui s'est soldée par 270 morts et a représenté la pire menace pour le pouvoir islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan.

À ce jour, plus de 18 000 personnes ont été mises en garde à vue à un moment donné. Près de 10 000 d'entre elles sont poursuivies et placées en détention préventive, a dit le ministre, et 3500 ont été libérées.

Quelque 50 000 passeports ont été annulés, une «précaution contre le risque de fuite des terroristes», a précisé un responsable turc, alors que la Turquie s'est installée dans l'état d'urgence pour trois mois, ce qui autorise la prolongation des gardes à vue jusqu'à 30 jours pour éradiquer «le virus».

Accusé du putsch par le président Erdogan sans qu'aucune preuve publique n'ait été fournie, le prédicateur septuagénaire Fethullah Gülen a démenti tout rôle dans le coup d'État avorté, depuis son exil américain.

Mais ses sympathisants présumés sont les victimes d'une chasse aux sorcières radicale qui touche l'armée, les médias, la justice et l'éducation.

La Turquie a étendu vendredi au monde de l'entreprise sa traque aux gulénistes, alors que l'Union européenne laissait entrevoir un gel des négociations d'adhésion d'Ankara en cas de violation de l'État de droit.

Mustafa Boydak, président du conglomérat familial Boydak Holding, a été arrêté à Kayseri (centre), en même temps que deux dirigeants de son groupe, Sukru Boydak et Halit Boydak, a rapporté l'agence progouvernementale Anadolu.

«Tigres d'Anatolie»

Des mandats d'arrêt ont également été délivrés contre l'ex-président de ce groupe qui a des intérêts dans l'énergie, la finance, et les meubles, ainsi que contre deux proches.

Mustafa Boydak est également le président de la Chambre de commerce de Kayseri, qui fait partie des «Tigres d'Anatolie», ces villes ayant prospéré sous le règne de M. Erdogan.

L'économie turque repose sur des conglomérats familiaux qui possèdent les plus grandes marques du pays.

La purge des médias -- dont 131 ont été fermés abruptement -- s'est poursuivie avec la comparution de 21 journalistes devant un tribunal d'Istanbul. Le parquet a requis pour 20 d'entre eux la détention préventive et pour Bulent Mumay, ancien éditeur du quotidien Hurriyet, une libération sous caution.

Parmi eux figure Nazli Ilicak, ancienne députée, licenciée du quotidien progouvernemental Sabah en 2013 après avoir critiqué des ministres empêtrés dans un scandale de corruption -- orchestré, a assuré Ankara, par Gülen.

Des confrères s'étaient rassemblés devant le tribunal pour les soutenir, a constaté une journaliste de l'AFP, qui les a vus ressortir sans menottes mais flanqués de policiers les tenant par les bras.

Parmi les 47 employés de Zaman, quotidien guléniste jusqu'à sa brutale reprise en main en mars, 13 ont été placés en garde à vue, dont l'ex-éditorialiste et poète Hilmi Yavuz, 80 ans.

Critiques américaines «ridicules»

Profondément «purgée» elle aussi, l'armée turque continuera la lutte contre le groupe djihadiste État islamique et sortira renforcée de son remaniement, a affirmé le chef de la diplomatie Mevlut Cavusoglu, en réponse aux critiques «ridicules» du général américain Joseph Votel, commandant des opérations du Pentagone au Moyen-Orient.

Le président Erdogan a accusé ce général de «prendre le parti des putschistes».

«Celui qui a ourdi le coup d'État est déjà dans votre pays et vous le nourrissez», a-t-il lancé au sujet de Gülen, dont Ankara demande l'extradition.

Le général américain avait dit «craindre l'impact que pourraient avoir» les purges dans l'armée turque sur les relations entre Washington et la hiérarchie militaire turque, selon des médias américains.

L'armée turque a subi un vaste remaniement après le limogeage de près de la moitié de ses généraux (149). Le vice-chef d'État major, le général Yasar Guler, prend la tête de la gendarmerie et le commandant la 1re armée, le général Umit Dundar, assume les fonctions de vice-chef d'État-major.

Pour combler le vide créé par la saignée dans la hiérarchie de la deuxième armée de l'OTAN, 99 colonels ont été promus général ou amiral.

«Nous allons fermer la base d'Akinci», a déclaré le premier ministre Binali Yildirim au sujet de la base aérienne, près d'Ankara, d'où ont décollé les appareils des mutins avant de semer la panique à Istanbul et dans la capitale.

«Toutes les bases dont sont partis les hélicoptères et les chars seront fermées», a-t-il lancé, «nous éliminerons tous les risques de nouveau putsch», a-t-il tonné devant la presse.

Un homme pointe une affiche portant l'inscription «Cimetière des... (photo OZAN KOSE, afp) - image 2.0

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Un homme pointe une affiche portant l'inscription «Cimetière des traîtres» à l'endroit où ont été enterrés les mutins tués lors de la tentative de coup d'État.

photo OZAN KOSE, afp

Près d'Istanbul, un «cimetière des traîtres» pour les putschistes

«Cimetière des traîtres», le panneau planté sur un monticule de terre, près d'un chantier dans la banlieue d'Istanbul, annonce la couleur: c'est dans ce décor sans gloire que doivent être inhumés les mutins du putsch raté du 15 juillet.

Pas un millimètre d'ombre sur cette parcelle de terrain rocailleuse exposée au soleil brûlant de juillet. À quelques mètres, des ouvriers construisent un refuge pour animaux errants.

Les autorités turques ont décidé d'enterrer ici les 24 mutins tués lors de la tentative de coup d'État qui n'a pas réussi à renverser le pouvoir du président Recep Tayyip Erdogan. Au total, le putsch raté a fait 270 morts.

Jusqu'ici, un seul soldat mutin a été inhumé sommairement dans ce cimetière désolé. Le capitaine Mehmet Karabekir aurait tué un notable durant le putsch raté et sa famille aurait refusé de s'occuper de ses funérailles. Seul un monticule de terre signale sa tombe. Trois autres fosses ont été creusées à proximité.

Ni prière ni paix

«Le corps a été transporté ici en ambulance. Une poignée de gens l'ont mis en terre et puis tout était fini», a raconté un témoin à l'AFP.

Le cimetière n'est pas ouvert au public et les médias qui veulent le visiter sont escortés par un responsable de sécurité.

L'idée de construire un cimetière spécial pour «les traîtres» a été lancée lors d'un conseil municipal, a indiqué à des médias le maire d'Istanbul, Kadir Topbas.

«Ceux qui ont trahi leur nation ne doivent jamais reposer en paix, même pas dans leur tombe», a-t-il expliqué.

Le directorat des Affaires religieuses, Diyanet, avait fait savoir après le coup d'État manqué qu'aucun service religieux ne serait organisé pour les mutins décédés et qu'aucune prière ne serait récitée pour eux.

«Les prières sont récitées pour la rédemption des morts, mais les gens qui ont eu recours à ces actions ont piétiné les lois d'un pays entier. Ils ne méritent pas de prière de rédemption de la part de leurs frères musulmans», a déclaré l'organisme religieux.

Le Diyanet a toutefois fait une exception pour les soldats et membres des forces de sécurité forcés par leurs supérieurs à prendre part à la tentative de renversement du pouvoir.

Venu sur les lieux du «cimetière des traîtres», un chauffeur de taxi stambouliote, Yasar, confie son aversion pour les putschistes: «ils méritent bien ce qualificatif de traîtres».

«Décision hâtive»

Quelques voix discordantes se sont toutefois fait entendre, jugeant que chaque être humain devrait pouvoir bénéficier de funérailles en bonne et due forme.

La décision de construire ce cimetière pour les mutins «a été prise hâtivement, à chaud», remarque Necip Taylan, professeur de théologie retraité de la faculté de théologie de l'université de Marmara et ex-député du parti au pouvoir AKP.

«Nous savons que la société a été blessée par ce qui s'est passé mais il y a toujours eu des traîtres. Il n'y a rien de nouveau, je ne pense pas que cela soit une bonne idée de créer un tel cimetière», dit-il à l'AFP.

Le cimetière a également suscité des critiques sur les réseaux sociaux. Un internaute s'est demandé sur Twitter si les responsables des trois coups d'État militaires qu'a connus la Turquie depuis 1960 seraient eux aussi enterrés à part.

L'année dernière, le général Kenan Evren, qui avait dirigé le coup d'État militaire victorieux de 1980 est mort mais il a été inhumé dans un cimetière classique.

Vendredi, un jour après la visite des journalistes de l'AFP au cimetière, le maire d'Istanbul a semblé faire écho aux critiques et a annoncé avoir «fait enlever le panneau» cimetière des traîtres. Cette décision a été prise après que la direction du Diyanet s'est inquiétée qu'un tel écriteau puisse «offenser les familles de ceux qui sont morts durant le putsch».

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