Dix ans après, le caricaturiste danois de Mahomet n'a aucun regret

Kurt Westergaard en mars 2010... (PHOTO HENNING BAGGER, ARCHIVES AFP)

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Kurt Westergaard en mars 2010

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Sören BILLING
Agence France-Presse
COPENHAGUE

Dix ans après des manifestations sanglantes contre les caricatures de Mahomet parues au Danemark, l'auteur du dessin le plus controversé dit ressentir de la «colère» mais pas de regret.

Kurt Westergaard, 80 ans, vit sous protection policière depuis qu'il a représenté un homme barbu avec une bombe à la place de son turban, dans le quotidien Jyllands-Posten le 30 septembre 2005.

En 2010, un homme armé d'une hache et d'un couteau a fait effraction chez lui, le forçant à se retrancher dans une pièce sécurisée tandis que sa petite-fille de cinq ans était restée seule dans le séjour.

«Mon sentiment profond, ç'a été et c'est toujours la colère. Si on est menacé, je pense que la colère est une bonne réaction, parce que c'est comme de contre-attaquer mentalement», explique-t-il, interrogé au téléphone par l'AFP.

Avec ses écharpes colorées, son bâton de marche incrusté d'argent et sa barbe rousse, poivre et sel, M. Westergaard n'a pas tendance à se fondre dans la masse, et s'est fait insulter par des passants d'origine étrangère.

«Je n'ai pas de problème avec les musulmans dans leur ensemble, je combattrai toujours pour le droit des gens d'avoir leur religion et leurs croyances. C'est une question privée», dit l'artiste, athée qui avait grandi dans un foyer chrétien conservateur.

Plutôt qu'une attaque contre l'islam, il voit son dessin comme une critique des «terroristes qui tirent leurs munitions spirituelles de passages du Coran».

Les caricatures du Jyllands-Posten sont revenues dans la mémoire collective après l'attentat qui a visé en janvier à Paris la rédaction de Charlie Hebdo, magazine qui les avait reproduites.

Le mois suivant, un Danois d'origine palestinienne tuait un cinéaste en marge d'un débat sur la liberté d'expression à Copenhague, auquel participaient l'ambassadeur de France et l'artiste suédois Lars Vilks, qui en 2007 avait représenté Mahomet en chien.

Comme tout le monde au Jyllands-Posten, journal de droite fondé dans une région agricole et conservatrice, Westergaard a été choqué par la violence engendrée par son travail.

«Au fil des ans j'ai fait beaucoup de dessins critiquant la classe politique, donc c'était une sorte de boulot routinier. Rien d'autre qu'un jour ordinaire au boulot», se souvient-il.

La douzaine de caricatures avait généré, avec des mois de retard, des manifestations violentes dans plusieurs pays musulmans. Elles étaient censées alimenter un débat sur l'autocensure et la liberté d'expression après l'échec d'un éditeur n'ayant trouvé aucun illustrateur à un livre sur Mahomet, de peur des réactions face à un interdit de l'islam: représenter le prophète.

«J'ai peur aussi»

Une décennie plus tard, il croit, fataliste, que les répercussions étaient inévitables. «Bon, ce sont les caricatures qui ont engendré cette confrontation ou collision, mais ç'aurait tout aussi bien pu être une pièce, un livre ou autre chose».

M. Westergaard a pris sa retraite en 2010, avec l'espoir que les menaces terroristes contre la rédaction diminueraient.

Cette année, le quotidien a été le seul à ne pas reproduire des dessins de Charlie Hebdo, invoquant des raisons de sécurité. «La vérité est que pour nous ce serait complètement irresponsable de publier d'anciens ou de nouveaux dessins du prophète aujourd'hui», justifiait le rédacteur en chef Jørn Mikkelsen.

Selon M. Westergaard, cela montre que la peur a gagné du terrain sur la liberté d'expression. «Je pense que les Danois de nos jours ont très peur du terrorisme, de ces attaques subites. Et c'est très difficile d'admettre qu'on a peur».

Il a déploré en particulier que le directeur du syndicat des directeurs d'établissements scolaires ait trouvé inutile de montrer les caricatures aux élèves. «Ils disent que maintenant il faut faire preuve de tolérance et prendre bien soin de ne pas offenser nos concitoyens musulmans. Mais le fait est que c'est de la peur, et c'est quelque chose de très regrettable».

«Bien sûr, je comprends que les gens aient peur, j'ai peur aussi, mais j'ai plus de colère que de peur», a ajouté l'artiste.

L'homme vend aujourd'hui ses oeuvres dans une galerie à la campagne qui a déjà reversé une part de ses bénéfices à des associations caritatives ou à Charlie Hebdo.

À l'approche des dix ans de sa célébrité mondiale, il est «impatient» de voir comme les médias danois vont se souvenir de l'événement, mais ne croit pas à la publication de nouvelles caricatures. Trop dangereux.

Mais d'après lui, l'obscurantisme ne l'emportera pas. «On ne peut pas dissuader ni empêcher les journalistes, intellectuels ou créateurs d'user de leur liberté d'expression».

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