Criminalité: New York, un exemple pour Chicago?

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Depuis les années 90, New York enregistre une baisse constante et spectaculaire du nombre d'homicides.

Photo Dave Sanders, The New York Times

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Richard Hétu

Collaboration spéciale

La Presse

Janvier 1993 : New York déplore 189 meurtres en un mois, une moyenne de six par jour. Janvier 2017 : New York rapporte 20 homicides, une baisse de 9,1 % par rapport au premier mois de 2016. Comment expliquer la chute constante et spectaculaire du taux d'homicides dans la plus grande ville américaine ? Et pourquoi Chicago ne parvient-il pas à suivre l'exemple new-yorkais ? La Presse en a discuté avec Eugene O'Donnell, ancien policier et procureur à Brooklyn et Queens, aujourd'hui professeur au John Jay College of Criminal Justice.

En 2017, 34 500 policiers sont à l'emploi de la... (Photo Gregg Vigliotti, The New York Times) - image 1.0

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En 2017, 34 500 policiers sont à l'emploi de la ville de New York.

Photo Gregg Vigliotti, The New York Times

Décrivez-nous la situation que vous avez connue en tant que policier du New York Police Department (NYPD) durant les années 80.

Durant les années 80, nous devions composer avec le crack, la violence armée, la pauvreté, la dégradation de l'idée même de l'État de droit. Cette toile de fond de non-respect des lois existait en fait depuis les années 70 avec la propagation des incendies criminels. La justice pénale était paralysée et la police s'occupait presque exclusivement des affaires criminelles urgentes, avec peu de temps pour faire autre chose.

Quel est l'un des facteurs les plus importants, ou LE facteur s'il y en a un, qui a permis au NYPD de renverser la situation à partir des années 90 ?

Je ne pense pas qu'il y en ait un. L'idée que la police de New York a une stratégie secrète qui explique les changements ne tient pas la route. Les changements ont été tellement profonds. New York n'est plus la même ville. Il est dans une classe à part. Il ne se compare à aucune autre ville des États-Unis en ce moment.

Que voulez-vous dire ?

La ville est super riche. Les revenus fiscaux et les investissements qui affluent vers New York sont massifs. La ville détient quasiment un chèque en blanc qui lui permet de dépenser librement. À l'opposé, d'autres villes se retrouvent dans des situations financières calamiteuses et ne peuvent survivre sans l'aide fédérale, qui ne vient pas. Des parties importantes de certaines de ces villes sont mortes ou à l'agonie. Vous allez à New York et il n'y a pas un quartier qui ne se porte pas spectaculairement bien ou qui ne s'améliore pas.

La pauvreté n'a quand même pas disparu...

C'est vrai. Entre 800 000 et 900 000 New-Yorkais vivent dans des logements publics. Mais on ne peut pas nier l'effet de la prospérité sur l'ensemble de la ville. Il y a aussi un facteur dont on ne parle pas assez, à savoir le système de valeurs des gens. Les communautés elles-mêmes sont en partie responsables de la chute de la criminalité. Après les années 80, certaines personnes ont dit : « ça suffit », « non à la violence armée ». J'ai vécu un certain temps à Chicago et l'inertie est répandue par rapport à la criminalité. Il y a même, dans certaines communautés, une croyance implicite selon laquelle la police et les tribunaux sont pires que la criminalité elle-même, ce qui est absurde et scandaleux.

Êtes-vous en train de dire que les facteurs économiques et sociaux comptent beaucoup plus dans la chute de la criminalité new-yorkaise que le travail policier ?

Le travail du NYPD a joué un rôle. Les délinquants ont appris que les policiers ne laissaient plus rien passer. Et de nombreuses personnes sont allées en prison. Cela aussi a compté. La Ville a investi dans sa police et dans sa justice pénale. La stratégie de la « vitre brisée » a également été utile. Mais il n'y a pas une stratégie policière qui explique tout. Si c'était le cas, elle serait appliquée avec succès à Chicago.

Vous parlez de la stratégie de la « vitre brisée ». Les anciens chefs de police William Bratton et Raymon Kelly ont également attribué la chute de la criminalité à d'autres outils et stratégies, dont « CompStat » et « stop-and-frisk ». Qu'en est-il ?

« CompStat » est un facteur. Cet outil permet de déterminer avec précision les endroits où les crimes se produisent et de forcer les commandants à réagir en conséquence. Mais personne n'a prouvé hors de tout doute que cet outil a fait la différence. Le doute est encore plus grand concernant l'efficacité du « stop-and-frisk », qui a été vanté par Ray Kelly. [Le maire] Bill de Blasio y a mis fin et le taux de criminalité a continué à décliner.

New York en chiffres

Nombre de policiers

25 909 en 1990

34 500 en 2017

Nombre d'homicides

654 en 1966

1622 en 1976

1582 en 1986

983 en 1996

596 en 2006

330 en 2016

Nombre de viols

3126 en 1990

2476 en 1998

1415 en 2016

Nombre de vols

100 280 en 1990

39 003 en 1998

15 195 en 2016

Population totale à New York

1990 : 7,3 millions

2016 : 8,6 millions

Sources : NYPD et Ville de New York

Trois stratégies controversées

CompStat

New York doit à William Bratton, chef de police de 1994 à 1996, puis de 2014 à 2016, la mise au point d'un système informatique baptisé « CompStat », qui quadrille la ville et fournit des informations en temps réel sur l'évolution de la criminalité bloc par bloc. Toutes les cinq semaines, les données sont examinées lors d'une réunion où les responsables des divers secteurs de la ville, y compris les endroits problématiques, doivent défendre leur stratégie ou la changer si elle ne donne pas les résultats attendus. Les responsables improductifs peuvent faire l'objet de sanctions ou de mutations.

« Vitre brisée »

William Bratton s'est aussi chargé de la mise en application de la théorie de la « vitre brisée » au milieu des années 90. Née d'un article publié en 1982 par le politologue James Wilson et le criminologue George Kelling, cette théorie repose sur un constat : les incivilités impunies ou tolérées engendrent la délinquance et le sentiment d'insécurité. Sous le maire Rudolph Giuliani, elle s'est muée en « tolérance zéro » par rapport aux « squeegee men », aux urineurs dans la rue et aux graffiteurs, entre autres. L'approche a été montrée du doigt après la mort d'Eric Garner, revendeur de cigarettes, survenue en juillet 2014 lors de son arrestation musclée.

Stop-and-frisk

L'ex-chef du NYPD Raymond Kelly n'en démordait pas. Selon lui, si le taux d'homicides continuait à baisser à New York, c'était dû en grande partie à la méthode « stop-and-frisk », qui permettait à un policier de contrôler, palper ou fouiller une personne s'il soupçonnait « raisonnablement » celle-ci d'avoir commis ou d'être sur le point de commettre un crime. De nombreuses armes avaient été saisies de cette façon, faisait valoir Kelly. Jugée inconstitutionnelle par une juge fédérale de New York en août 2013, la pratique a été abandonnée par le successeur du maire Michael Bloomberg, Bill de Blasio. Le taux d'homicides a d'ailleurs continué à chuter.




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